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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Hommes à queues

Voyage au pays des Niam-Niams ou hommes à queues par Hadji Abd-el-Hamid Bey (Louis du Couret) 1854, BnF.

Vous rappelez-vous du temps où vous pouviez vous suspendre aux branches des arbres grâce à votre queue ? Bien sûr que non, l'évolution l'a abandonnée il y a environ 25 millions d'années. Pourtant les histoires d'Hommes possédant une queue dans le bas du dos sont nombreuses et au XIXème elles sont même débattues dans les milieux savants.

 

   En juillet 1794, après une longue agonie de 17 heures, Robespierre est guillotiné. Son corps est rapidement enterré et recouvert de chaux pour en accélérer la décomposition. Pour le discréditer politiquement, ses détracteurs le comparent à un tyran. Dans la presse, ses opposants utilisent des signes stigmatisants comme la queue dans le bas du dos, un symbole associé au diable. La queue de Robespierre s'avère n'être que légendaire, mais les voyageurs européens, eux, rapportent dans leurs récits d'aventure d'étranges histoires de véritable homme à queue. Une tribu d'Afrique centrale ressort alors du lot puisque les témoignages s'accordent à dire que ses membres seraient dotés d'une queue dans le dos. Le mythe des Niam-Niams va alors traverser le XIXe siècle.

 

   A cette époque, les milieux savants ont un attrait considérable pour l'anthropologie. Cette science cherche à établir une hiérarchie entre les Hommes blancs européens et les Hommes noirs africains pour légitimer la colonisation en cours. La société, elle, se fascine pour la tératologie, la science des « monstres ». De nombreux voyages d'exploration s'organisent en Afrique à la recherche de « créatures ». C'est par exemple l'histoire de la Vénus Noire. De son vrai nom Saartjie Baartman, elle est atteinte de dysmorphie au niveau de son postérieur et de son appareil génital. La femme originaire de la ville du Cap est déportée à Londres par le chirurgien Alexander Dunlop en 1810. Saartjie est déplacée de foire en foire pour être exposée comme une bête. Sa réputation lui offre une certaine autonomie mais elle reste perçue comme une attraction jusqu'à son décès en 1815 à Paris. Son corps est ensuite moulé  puis disséqué par  Georges Cuvier  pour satisfaire une curiosité scientifique bien maladroite.  

 

   Déjà pendant l'antiquité des histoires d'Hommes à queue circulent dans les récits de voyages. Marco Polo affirme en avoir vu lors de son tour du Monde dans le royaume Lambri en Asie du Sud Est. Lors des voyages maritimes au cours du XVIIe siècle les explorateurs narrent des histoires d'hommes à queue sur l'île de Bornéo. Certaines caractéristiques ressortent de ces récits. Les Hommes à queue sont le plus souvent issus de peuples très éloignés des Européens et font partie des confins géographiques. Les histoires narrent toujours des rencontres individuelles entre un homme à queue et un équipage. Les tribus sont alors de pures suppositions. La question se pose alors de savoir si ce sont des monstruosités de la nature ou alors une espèce à part entière des humains. 

 

   Malgré le nombre de témoignages, aucun homme à queue n'a été ramené en Europe pour être exposé dans les cirques humains du XIXe siècle. Il y a bien eu une annonce qui a fait vibrer Londres en fin d'année 1854. Le journal Morning Herald fait la publicité de l'arrivée d'une famille de Niam-Niams dans le musée d'anatomie du Dr Kahn.  Cependant l'annonce est trompeuse puisque l'exposition présente des mannequins de cire. A l'image de cette légende autour des Niam-Niams, les 3 membres de cire de la famille (un homme, une femme et un bébé) arboraient un appendice caudal. De la même manière, ces histoires d'hommes à queue commencent à être vivement critiquées. Des journaux relèvent une multitude d'incohérences. Les débats autour de l'existence même des hommes à queue divisent. Des personnages tels que le Dr Kahn exploitent volontairement l’ambiguïté entourant l’existence des hommes à queue afin d’attirer le public dans leurs établissements. Dans ses discours promotionnels, Kahn affirme notamment qu’un de ses contacts, lié d’amitié avec un membre de la tribu des Niam-Niams, devait faire venir ce dernier en Europe. Il ajoute cependant que l’individu est récemment décédé, tout en promettant que son squelette sera prochainement exposé dans son musée

 

   Dès 1860, le mythe des Niam-Niams s'essouffle. Guillaume Lejean, un explorateur chargé de remonter aux sources du Nil, raconte dans son livre Le Tour du Monde sa rencontre avec une femme Niam-Niam. Il révèle notamment que leur mystérieuse queue s'avère être un habit de cuir sans donner plus d'explication sur cette pratique.

 

   De plus avec les travaux de Darwin et sa théorie de l'évolution, certains scientifiques commencent à constater une similitude anatomique entre celle des hommes et celle des singes. Le professeur états-unien J.Wyman dans la revue scientifique Proceedings of the American Academy of Arts and Sciences avance l'idée que les vertèbres du coccyx humain était autrefois le support d'une queue. Ernst Haeckel dans Natürliche Schöpfungsgeschichte (« Histoire naturelle de la création ») travaille lui sur les fœtus humain et grâce à ses dessins, il constate ce qui ressemble à une queue prénatale qui disparaît lors de la sixième semaine de grossesse pour laisser place aux jambes.

 

   Vers les années 1870 la folle histoire des Niam-Niams est jugée caduque. La communauté savante semble penser que les tribus d'hommes à queue n'existent pas . En effet, il arrive parfois que certains bébés naissent avec un appendice caudal dans le dos. Selon les articles de presse qui relatent ses naissances particulières, les bébés atteints par cette excroissance sont généralement opérés et vivent sans séquelle après. Leur cas est suffisamment rare pour que les médias et la communauté scientifique les relèguent. Aujourd'hui des études récentes semblent pointer du doigt certains gènes qui seraient responsables de cette excroissance symbole de notre très lointain passé de primates.

 

Prolonger la lecture dans le Dico : Lycanthropie

 

 

Mattis Gaugain - Le Mans Université

Références :

Louis Du couret, Voyage au pays des Niam-Niams ou hommes à queues, Paris, 1854.

A.W Bates, “Dr Kahn's Museum: obscene anatomy in Victorian London”, Journal of the Royal Society of medicine, 2006/12, p. 618–624.

 

Pour citer cet article : Mattis Gaugain, "Hommes à queues" dans H. Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2026.