Cette affiche date de 1893. Elle est l’œuvre d’un célèbre peintre et lithographe : Firmin Bouisset. Formé à l’école nationale des Beaux-arts, celui-ci entame une carrière de publiciste et conçoit de nombreuses affiches pour des grands magasins, mais aussi pour des produits comme l’extrait Liebig.
Le XIXe siècle est marqué, en France notamment mais également dans d’autres pays européens, par l’émergence de grandes maisons de droguerie comme la maison Menier. On désigne alors par droguiste un négociant qui s’occupe d’acheminer les épices et les drogues simples utilisés dans l’alimentation, la médecine ou les arts. Jean-Antoine-Brutus Menier (1795-1853) se spécialise progressivement dans la droguerie pharmaceutique c’est-à-dire dans la fourniture des pharmaciens en extraits naturels destinés à la composition des remèdes.
Une partie de l’activité des pharmaciens consistant à réduire les substances achetées dans le commerce en poudre, Menier a l’idée de développer, conjointement au négoce, une activité de transformation des produits au moyen de la pulvérisation, ce qui évite aux pharmaciens une étape parfois longue et fastidieuse. En 1824, le droguiste rachète un moulin à Noisiel en Seine-et-Marne. L’énergie hydraulique associée à des moyens mécaniques puissants permet à l’industriel d’augmenter ses capacités de production. A la fin des années 1830, la maison Menier dispose d’un réseau de 7000 correspondants en France et à l’étranger. En 1844, le chiffre d’affaires de la société atteint les 2 millions de francs. Ce succès commercial inquiète les pharmaciens qui y voient une remise en cause de la loi du 21 germinal an XI (11 avril 1803). Celle-ci confie la préparation, la vente et le débit des médicaments à des pharmaciens diplômés, et ce afin de garantir la qualité des produits vendus et assurer la sécurité sanitaire des populations.
Cette même loi comporte néanmoins des aménagements qui viennent battre en brèche ce monopole. Ainsi, les épiciers et les droguistes peuvent continuer à pratiquer le commerce en gros des drogues simples ce qui place de facto les pharmaciens sous la dépendance de non diplômés. Ce mélange de contrôle et de libéralisme constitue un point de tensions majeur entre les pharmaciens d’une part et les droguistes comme Menier d’autre part. Le combat contre les falsifications, c’est-à-dire le remplacement d’un produit par un autre, devient l’un des chevaux de bataille des pharmaciens contre les droguistes. Il s’agit alors de rappeler les bienfaits du diplôme et d’asseoir le monopole de la profession sur le marché du médicament. Ceci n’est peut-être pas pour rien dans la décision de Menier de se présenter aux examens de la faculté de pharmacie de Paris dont il obtient le diplôme en 1839.
En s’imposant comme l’une des grandes maisons de droguerie française, Menier symbolise aux yeux des pharmaciens la hantise de la perte de leur monopole. Par ses catalogues commerciaux (1832, 1834, 1839, 1845, 1854, 1860), par sa participation à des expositions, industrielles (1834, 1839, 1844, 1849) et universelles (Londres en 1851, New York en 1853), par la variété des produits commercialisés, au croisement de la thérapeutique et de l’alimentaire, Menier participe à l’émergence d’un nouveau régime médiatique. L’industriel apparaît en effet comme l’un des pères fondateurs de ce que l’historien Benoît Lenoble a appelé le « réclamisme ». L’entrepreneur a massivement recours à la réclame, en particulier pour le lancement commercial de son chocolat. Il s’agit d’une rupture majeure car la publicité n’est pas très bien vue à l’époque, notamment par les pharmaciens. Elle reste associée à une forme de commerce déloyal. La stratégie commerciale développée par Menier vise à contourner les intermédiaires pour atteindre directement le public ce qui inaugure une nouvelle relation entre les industriels et les consommateurs. Ces derniers peuvent influencer médecins et pharmaciens en leur demandant les produits du moment. La réussite de Menier inspire un autre industriel de la pharmacie, François-Laurent-Marie Dorvault, qui fonde en 1852 la Pharmacie centrale de France. En 1853, Emile-Justin Menier (1826-1881) succède à son père et renforce les assises de l’entreprise dont le chiffre d’affaires avoisine les 8 millions de francs au début des années 1860. Elle comprend un établissement à Paris, qui emploie 300 ouvriers, ainsi que deux usines, l’une située à Noisiel et l’autre dans la plaine Saint-Denis. En 1867, Emile-Justin décide de se séparer de la branche droguerie de l’entreprise, qu’il vend à la Pharmacie centrale de France, pour se consacrer uniquement au chocolat. Ce rachat est célébré par Dorvault comme une forme de victoire des pharmaciens.
Pour prolonger la lecture sur le dictionnaire : Pharmacie centrale- Lebensborn
Références :
Nicolas Sueur, La maison Menier, de la droguerie au chocolat, 1816-1869, aux origines de l’industrie pharmaceutique en France, Paris, l’Harmattan, 2018.
Dominique Kalifa, « L’ère de la culture marchandise », Revue d’histoire du XIXe siècle, 19, 1999, pp 7-14.
Pour citer cet article : Nicolas Sueur, "Maison Menier", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.