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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Maladie de Barlow

Bouisset Firmin (1859-1925) Illustrateur, Lait pur stérilisé Ferme de Bernouville. En vente dans toutes les bonnes pharmacies : Affiche publicitaire pour le lait stérilisé, 1895.

Le lait stérilisé est sujet à débats au XIXe siècle quant à la santé des nourrissons

   A la fin du XIXe siècle, les États-Unis connaissent une forte mortalité infantile due à la consommation de lait contaminé, à une époque où l’allaitement maternel est en perte de vitesse. Suite à une volonté politique de limiter ces intoxications, le lait stérilisé est plébiscité pour l’allaitement artificiel bien qu’il soit reconnu responsable d’une flambée de décès liés au scorbut. Si nous savons aujourd’hui que cette pathologie est due à une carence prolongée et sévère en vitamine C, elle a provoqué autrefois des débats intenses parmi la communauté scientifique. Identifié dès la fin du XVe siècle chez les marins lors des grandes expéditions maritimes vers les Indes, le scorbut a tardé a être reconnu chez les enfants.

   De fait, en Angleterre, entre 1870 et 1918 environ, sévit ce qu’on appelle alors la Maladie de Barlow : ce mal touche les nourrissons de moins de 2 ans issus de familles aisées, à cause d’une alimentation inappropriée comportant principalement des bouillies de céréales ou du pain, mais peu de lait. Il semble que les familles pauvres soient moins touchées, peut être parce que les petits y sont nourris non pas de lait, trop cher, mais de pommes de terre, denrée bon marché qui contient de la vitamine C et protège du scorbut. Thomas Barlow, médecin à l’Hôpital de Londres, recense les cas et pratique les autopsies des jeunes victimes pour comprendre la pathologie. Il confirme ainsi que cette maladie est semblable au scorbut adulte, et décrit les symptômes suivants : douleurs limitant les mouvements, jambes gonflées, position spontanée de l’enfant « en grenouille », jambes repliées,  moins douloureuse. Au début du XXe siècle, il est admis que le scorbut infantile et la maladie de Barlow sont une même maladie.

   Dès 1896, les publications anglaises font par ailleurs le lien entre le nombre croissant de malades et leur alimentation à base de lait de vache stérilisé, à une époque où il devient courant de renoncer à l’allaitement maternel. Là encore, les familles aisées sont les plus touchées : il faut des moyens financiers suffisants pour acheter ce lait. Or le processus de stérilisation détruit les vitamines : ces enfants souffrent d’une pathologie reconnue aujourd’hui comme l’association d’un scorbut infantile et d’un rachitisme (carence en vitamines C et D), mais attribuée à l’époque à une altération de la caséine.

   En France, les mêmes débats agitent la communauté pédiatrique  qui s’interroge sur les causes du scorbut infantile, sans que l’on parvienne à s’accorder sur la responsabilité ou non de la stérilisation du lait. De fait, dès le XVIIIe siècle, les savants français réfléchissent à des solutions pour réduire le nombre catastrophique de décès parmi les enfants trouvés recueillis dans les hospices. Pour remplacer les nourrices accusées de mauvais traitements, on procède à diverses expérimentations dont les petits font les frais : on teste différents laits (vache, chèvre,…), différents substituts alimentaires (bouillies, panades,…) et différents contenants (biberons, « tétines » en tissus,…). Les pertes sont telles que l’expérience est interrompue. Au milieu du XIXe siècle, l’allaitement maternel est de plus en plus délaissé en France, en particulier parmi les classes ouvrières. Certains médecins font le lien entre la mortalité infantile très élevée et l’allaitement artificiel, et incriminent trois facteurs : la mauvaise qualité du lait (souvent coupé avec de l’eau), sa contamination bactérienne et la contamination des ustensiles mal nettoyés (biberons, tétines). Le lait transformé est plébiscité parce qu’il diminue le risque d’intoxication bactérienne chez les nourrissons : on assiste à l’industrialisation des laits stérilisés, condensés ou en poudre.

   Ainsi, aux États-Unis, on associe la flambée des cas de scorbut infantile dans les années 1890 à une alimentation exclusive des victimes au lait transformé. En 1912 se tient à New York une commission sur les normes laitières : la conclusion provisoire est que le processus de stérilisation n’est pas responsable en lui-même. En réalité, la contamination bactérienne du lait provoquait des milliers de morts chaque année parmi les bébés qui n’étaient pas nourris au sein, en particulier dans les quartiers de migrants à New York. Les bénéfices du lait stérilisé sur la mortalité infantile étaient tels qu’il n’était pas concevable de le remettre en question.

   Le scorbut infantile semble disparaître assez brusquement en Europe et aux USA vers 1917, sans raison identifiée. Néanmoins, il connaît une résurgence au Canada où il représente un problème majeur de santé publique de 1945 à 1965. Le lait en poudre y était la norme pour l’alimentation des nourrissons : seuls 10% des bébés étaient allaités au sein. Le scorbut sera finalement vaincu par la supplémentation des laits infantiles en vitamine C, dont la découverte par A. Szent Györgyi fut récompensée d’un prix Nobel de médecine en 1937.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Le Scorbut

Sandrine Barreau - Le Mans Université

Références

Kenneth J. Carpenter, The History of Scurvy and Vitamin C, Cambridge, Cambridge University Press, 1986, 304 p.

Mathilde Le Luyer et Bernard Le Luyer, « Pratique d’allaitement des enfants du Moyen Age à l’époque contemporaine », in Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, 5. Les enfants trouvés et l'hôpital de la Manufacture à Bordeaux (1689-1880), 2004, p. 155‑178.

 

Pour citer cet article : Sandrine Barreau, "Maladie de Barlow", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHis, Le Mans Université, 2025.