DicoPolHiS

Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Le Scorbut

Illustration de Gustave Doré provenant de La Complainte du vieux marin de S.T. Coleridge (1876).
Le scorbut aurait été moins meurtrier sans le mépris des théoriciens pour l’empirisme à l’époque moderne.

 

   Dévoilé lors des grandes expéditions maritimes vers les Indes à partir de la fin du XVe siècle, le scorbut a fait des milliers de victimes parmi les marins pendant plus de deux cents ans. Si nous savons aujourd’hui que cette pathologie est due à une carence prolongée et sévère en vitamine C, elle a longtemps alimenté des débats houleux qui s’inscrivent dans l’histoire des grandes théories médicales et scientifiques. 

 

   Les symptômes sont décrits dès le XVIe siècle : ils surviennent après dix à douze semaines en mer, et se manifestent sous forme de fatigue intense, d’œdème des jambes (gonflement), de taches brunes sur le corps, d’hémorragies des gencives, et de déchaussement des dents qui peuvent tomber.   

 

   Les équipages se rétablissent lors des escales en consommant des agrumes, des fruits et légumes frais. Pourtant, les théoriciens n’identifient pas l’effet antiscorbutique de ces denrées fraîches parce que les concepts médicaux en vogue à l’époque moderne donnent une autre explication au scorbut.      

 

   De fait, il est difficile de cerner clairement ce qu’on savait du scorbut  entre le XVIe et le XVIIIe siècle : on trouve tout et son contraire. Il semble cependant y avoir un consensus s’appuyant sur la théorie des humeurs, inspirée des préceptes d’Hippocrate et de Galien. En 1556, J. Echth, médecin hollandais, met en cause un dysfonctionnement de la rate et une dérégulation de la bile noire, prédisposant les individus de tempérament mélancolique. Plus tard, on qualifie la maladie de putride, et l’on incrimine le froid et l’humidité qui bloquent la transpiration nécessaire à l’évacuation des humeurs. Le régime carné et salé à bord serait un facteur aggravant. On continue par ailleurs de prescrire du vinaigre et de l’élixir de vitriol (acide sulfurique concentré), dont l’acidité est censée contrebalancer le caractère putride de la maladie. 

 

   En 1756 paraît le traité de J. Lind, chirurgien de la Marine anglaise,  qui reste encore aujourd’hui la référence majeure dans l’histoire du scorbut pour avoir testé de façon expérimentale différents traitements antiscorbutiques utilisés chez les marins et avoir objectivé l’efficacité du citron. Il est souvent considéré à tort comme « l’inventeur » du traitement par le jus de citron. En réalité, les effets positifs des agrumes sur les malades étaient connus depuis longtemps, mais peu utilisés car contraires aux concepts médicaux de l’époque, dont Lind ne parvient pas à s’affranchir. Par ailleurs, c’était une denrée chère et difficile à conserver sur de longues périodes. Qui plus est, selon certaines sources, la pulpe de citron était réservée aux officiers, quand les marins se contentaient des zestes macérés dans du rhum : l’équipage aurait été plus enclin à consommer une liqueur que de l’eau citronnée. On sait aujourd’hui que la conservation dans l’alcool annihile les propriétés antiscorbutiques du citron. 

 

   On cherche alors à diversifier les rations des marins en y incorporant par exemple de la choucroute (chou fermenté), dont les propriétés antiscorbutiques sont démontrées aujourd’hui. Des préparations à base de citrons ou d’oranges sont également recommandées (le « rob ») : leur inefficacité a été prouvée par la suite.

 

   Finalement, le jus de citrons n’est imposé en traitement préventif à bord des navires de la marine Anglaise qu’en 1796, sous l’impulsion du médecin G. Blane qui parvient à vaincre les dernières réticences. Il résout ainsi un problème stratégique d’efficience militaire : la Royal Navy ne souffrira plus que très ponctuellement du scorbut, ce qui lui confèrera un net avantage sur l’ennemi dont les équipages décimés par cette maladie étaient incapables de manœuvrer les navires, les transformant en véritables bateaux fantômes.

 

   Le scorbut continue néanmoins de faire des victimes à terre parmi les civils : par exemple lors du siège de Paris (1870-1871),  de la Grande Famine de la Pomme de Terre en Irlande (1845-1848), ou parmi les nourrissons nourris au lait stérilisé (1870-1918). 

 

   La maladie régresse pour quasiment disparaître après la découverte en 1932 de l’acide ascorbique, principe actif de la vitamine C. A. Szent Györgyi, qui en est l’auteur, reçoit pour cela le prix Nobel de médecine en 1937.

 

   Ainsi, le scorbut a été un réel problème de santé publique du XVe au XIXe siècle de par le nombre considérable de victimes parmi les marins puis les civils. Il a eu une portée stratégique en termes d’efficience militaire en décimant les équipages de la Marine. Il illustre par ailleurs un problème institutionnel : l’accès aux traitements antiscorbutiques déjà connus a été freiné par les tergiversations des théoriciens au mépris des empiristes.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Sourire

Sandrine Barreau - Le Mans Université

Références :

Berche Patrick, « L’histoire du scorbut », in La Revue de Biologie Médicale, no 347, mars 2019.

Carpenter Kenneth J., The History of Scurvy and Vitamin C, Cambridge, Cambridge University Press, 1986, 304 p.

 

Pour citer cet article : Sandrine Barreau, "Le Scorbut", dans Hervé Guillemain (dir), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2024.