Légende Première de couverture du fascicule de la Goutte de lait de Fécamp, par le docteur Léon Dufour, 1902. Archives municipales de Fécamp, 5Q9.
La période désignée par le chrononyme de Belle Époque marque un tournant dans la philanthropie, en particulier féminine. Avant cette période, la philanthropie féminine s’exerce souvent de façon individuelle selon les préceptes de la charité chrétienne, comme elle est présente dans des structures collectives, qu’il s’agisse de sociétés confessionnelles ou de sociétés de charité maternelle promues par le pouvoir en place à l’instar de la Société de charité maternelle de Paris née en 1788. Dans de nombreuses communes où les femmes forment des comités adossés aux bureaux de bienfaisance nés de la période révolutionnaire, cette philanthropie féminine à la spécificité de se situer dans une « zone grise », qui ne sollicite pas toujours ni ne reçoit l’autorisation des pouvoirs publics, dans un moment pourtant où l’association non autorisée est réprimée par la loi.
À partir de 1880, au terme d’un siècle de révolution industrielle qui brise les corps et les solidarités familiales au sein de villes surchargées par l’exode rural et ravagées par la mortalité infantile, la France est hantée par le spectre de la dépopulation, qui risque d’obérer sa puissance et de compromettre la Revanche. La Troisième République redéfinit les périmètres respectifs de l’assistance publique et de la bienfaisance privée ; à la première, la prise en charge de ceux qui doivent bénéficier des soins que justifie leur état - malades, enfants, vieillards, infirmes - ; à la seconde, la prise en charge des indigents valides. Les associations philanthropiques, à la faveur du ralliement des catholiques à la République et de l’immense vigueur associative portée par un usage libéral de l’autorisation administrative puis par la grande loi de liberté associative de juillet 1901, se multiplient. Les femmes y voient une forme de présence possible dans un espace public très masculin qui leur est difficilement accessible et l’occasion d’exercer les compétences maternalistes qui leur sont attribuées.
Novatrice, cette nouvelle action féminine l’est dans ses objets. Plus que de pallier les maux de la société industrielle, elle tente désormais de peser sur leurs causes et, dans le sillage de la révolution pastorienne, fonde de multiples associations ou y adhère : gouttes de lait sur le modèle du Docteur Dufour à Fécamp en Normandie, comités féminins au sein des associations antialcooliques, comités de la Croix-Rouge qui fédère ses affiliées au sein de ses trois branches (Société de secours aux blessés militaires, Association des dames françaises, Union des femmes de France) ou encore associations d’éducation populaire.
Renouvelée, elle l’est dans son recrutement : à la dame patronnesse surannée, représentant l’élite sociale du lieu succèdent (ou s’associent) des femmes plus souvent issues des « couches nouvelles » chères à Gambetta : femmes de médecins, d’ingénieurs, d’avocats, nouvelles inspectrices du travail, enseignantes plus nombreuses depuis les réformes de l’enseignement primaire et l’ouverture de l’enseignement secondaire aux femmes en 1884.
Originale, elle l’est enfin dans son fonctionnement : le patronage leplaysien qui liait affligées et bienfaitrices dans un rapport de don personnel fait place à une action de masse ouverte à la souscription, qui permet une prise en charge collective du soin. Même si le corps médical règne souvent sur les savoirs et les pratiques, ces femmes prennent en charge les associations philanthropiques bien au-delà de leur gestion financière. En milieu urbain, l’affiliation dans le même temps à plusieurs œuvres philanthropiques, c’est-à-dire la pluriaffiliation, loin d’être réservée à un petit nombre de leaders, concerne la majorité des femmes investies aux responsabilités et détermine de longues carrières. Ces parcours procèdent en général par accumulation d’un même poste, comme celui de trésorière ou de secrétaire au sein d’associations différentes, permettant un transfert de compétences vers des associations nouvelles.
Cette pluri-affiliation facilite la circulation des idées et crée des réseaux entre les individus et entre les groupes, au moins en milieu urbain. Ces viviers de ce qui est devenu une action sociale promeuvent la place et le rôle des femmes tels qu’ils le conçoivent dans la société : il s’agit bien d’un mode d’entrée dans l’action politique. Bientôt, ils vont nourrir les grandes associations nationales du féminisme et de l’action catholique, qui saisissent l’opportunité d’un développement provincial. A la veille de la Grande Guerre, aucune organisation masculine n’est capable d’afficher un nombre de membres actifs aussi élevé que ces mouvements féminins. Ils ont développé une réelle expertise, sur laquelle certains d’entre eux s’appuient pour réclamer le droit de suffrage ; à défaut de l’obtenir, ils montreront leur implication au service de la Nation et leur savoir-faire dès le début du premier conflit mondial.
À l’issue de la Grande Guerre, l’heure de la professionnalisation, dans le cas des infirmières et des infirmières-visiteuses de l’action sociale, aura sonné, refermant cette parenthèse novatrice.
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Références :
Christian Topalov (dir.) Philanthropes en 1900 ; Londres, New York, Paris, Genève, Paris, Creaphis, 2020.
Claire Saunier-Le Foll, Femmes, pratiques associatives et action sociale en Seine-Inférieure à l’épreuve de la Grande Guerre, thèse de doctorat en histoire contemporaine sous la direction de Manuela Martini, Université Lyon 2, 2022.
Pour citer cet article : Claire Saunier Le-Foll, "Philanthropie féminine", dans H. Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2024.