Nomenclature et topographie du crâne humain, Pierre-Marie Alexandre Dumoutier, probablement après 1825, Wellcome Collection.
Bien qu'elle n'ait pas perduré en tant que science, la phrénologie a acquis au XIXe siècle une grande importance ; elle reflète les débats philosophiques, politiques et épistémologiques de son temps.
La phrénologie fait ses premiers pas au début du XIXe siècle, avec le neuro-anatomiste allemand Franz Joseph Gall. En observant ses étudiants les plus brillants, il remarque des caractéristiques physiques communes. Gall pense que le cerveau est composé d’organes déterminant la psychologie humaine, et que le physique de ces étudiants s'expliquerait donc par un fort développement des organes de l'intelligence. Il classe les caractéristiques entre penchans, portés sur l'affectif (combativité, amour parental, estime de soi…) et sentimens, qui concernent l'intellect (calcul, mémoire, réflexion…). Le crâne, étant l'empreinte du cerveau, permet de reconstituer cette morphologie, et donc de déterminer des traits de caractère.
Si Rousseau avait désigné la propriété privée comme responsable des inégalités entre les hommes, la phrénologie, quant à elle, affirme que la cause est à chercher dans la morphologie cérébrale. En pratique, cela consiste à relever la forme du crâne, au toucher ou par moulage, puis à en conclure le caractère de l’individu observé. Une attention toute particulière est accordée aux personnages célèbres, les « gens de talent », pour lesquels on s'attend à trouver une hypertrophie des organes du génie ou de l’intelligence. D'un autre côté, on examine les crânes « criminels » pour y retrouver la même hypertrophie mais pour les organes du vol ou de la violence.
Au cours des décennies suivantes, nombre de sociétés phrénologiques voient le jour, animées par des médecins mais aussi et surtout des hommes politiques et des juristes, intéressés par les potentielles applications concrètes de la discipline. Georges Combe, un avocat écossais fasciné par la phrénologie, fonde la première en 1820 ; son exemple sera suivi dans toute l'Europe et aux États-Unis. La phrénologie devient un phénomène de masse et est mise à contribution dans des domaines très variés, des romans de Balzac à l’orientation scolaire des jeunes bourgeois, en passant par les séances publiques dans les fêtes populaires.
Le développement de la phrénologie s'articule aussi avec les courants idéologiques parcourant le XIXe siècle européen. Si l'on pourrait s'attendre à ce que les phrénologues se fassent unanimement les porte-voix du racisme scientifique, on peut retrouver des phrénologues humanistes comme Dumoutier qui pensent prouver grâce à la méthode phrénologique le développement intellectuel des habitants des colonies. Ces courants restent cependant minoritaires et la phrénologie a effectivement souvent été une caution scientifique du racisme de cette période, comme elle l’a été pour la société patriarcale. Les examens phrénologiques des femmes concluent en effet souvent à une inaptitude pour les arts et les sciences, ainsi qu'une prédisposition attendue pour l'amour de la descendance et la dévotion religieuse.
Malgré des déconvenues dans le domaine scientifique, Gall peut se targuer d'une certaine reconnaissance auprès des élites culturelles, la phrénologie étant adoubée par des célébrités comme Goethe ou Fichte. D'un autre côté, elle est souvent tournée en ridicule par les philosophes et les médecins ; en tout cas, elle ne laisse personne indifférent.
En effet, la phrénologie a été l’objet dès ses premiers pas de fortes critiques épistémologiques, particulièrement du lien axiomatique fait entre morphologie cérébrale et psychologie. Hegel dit par exemple qu'on « peut se représenter cela aussi bien que l’on peut se représenter la vache volante caressée par l’écrevisse qui saute sur l’âne ». Maine de Biran, un philosophe français, pointe lui le caractère téléologique de la phrénologie. Elle suppose en effet de choisir ex ante des penchans et des sentimens à relier à la morphologie crânienne, opération réalisable seulement à l’aide du sens intime, et non par l’étude rationnelle prescrite par l’approche scientifique dont se réclament paradoxalement les phrénologues.
Malgré ces incohérences méthodologiques, les phrénologues présentent une analyse du fonctionnement cérébral très novatrice. S’engageant à raison dans l’idée que le cerveau est le siège de la psyché humaine, ils sont aussi parmi les premiers à théoriser la fonctionnalisation des aires cérébrales, en concevant encore à raison le cerveau non comme un seul organe monolithique mais comme un rassemblement de plusieurs fonctions (aussi fausses soient-elles).
À partir de 1830, la phrénologie est néanmoins de plus en plus en difficulté. Les pères fondateurs décèdent un à un et les sociétés phrénologiques ne parviennent pas à se faire reconnaître par les autorités publiques. Elle s’est certes popularisée, mais la phrénologie n’a pas acquis la légitimité scientifique et académique voulue. Devenant plus une pratique folklorique qu’une discipline scientifique, elle décline rapidement à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle.
Aujourd'hui, la phrénologie est reléguée au rang de pseudo-science, et n’a laissé quasiment aucune trace dans les cultures populaires et scientifiques européennes. Outre les quelques progrès scientifiques, on en retient surtout les grandes collections de moulages, dont certaines font la réputation des musées d’histoire naturelle.
Prolonger la lecture : Edgar Berillon
Références :
Marc Renneville, Le langage des crânes : Histoire de la phrénologie, Paris, La Découverte, 2020.
Jean-François Braunstein (dir.), Évelyne Pewzner-Apeloig, (dir.), Histoire de la psychologie, Paris, Dunod, 2020.
Pour citer cet article : Ismaël Bacar, "Phrénologie" dans H. Guillemain, DicoPolHiS, Le Mans Université, 2024.