Edgar Degas, Intérieur (ou Le Viol), huile sur toile, 81,3 x 114,3 cm, Philadelphia Museum of Art, 1868-1869.
« Pour le viol, sa définition exacte se ne trouvant pas dans les codes, les légistes et les médecins ont chacun interprété le mot à leur façon et adopté des règles pouvant leur servir dans les expertises », prévient Alexandre Lacassagne dans son Précis de médecine légale (1906). Puisque le code pénal n’a pas défini le viol, il appartient aux médecins d’examiner les corps pour estimer les traces de son existence. Le viol, au siècle du positivisme, est un fait corporel exact archivé dans la victime.
Depuis le XVIe siècle le verbe « violer » implique une idée de violence physique, qui structure la recherche des indices de viol par l’examen médical - devenu expertise médicale en 1893. Les victimes de viol sont d’abord des femmes en sang, blessées, mutilées, saccagées, des « corps en lambeaux », observées et reconnues comme telles par des médecins. L’arrêt du 14 juin 1811 établit que le viol est l’intromission complète, avec ou sans défloration. Par conséquent, une victime de viol n’est pas forcément vierge aux yeux de la justice. Mais dans les faits la défloration devient le critère dominant de reconnaissance de la victime de viol ou non sous la Restauration, qui connaît l’apogée du culte virginal. Les médecins légistes opèrent des distinctions entre les victimes : celles qui sont de jeunes enfants, celles qui sont de jeunes filles, celles qui ont eu des rapports sexuels, et enfin celles qui ont porté des enfants. Bien que les manuels et les traités rappellent qu’aucune disposition juridique n’oblige les victimes à subir l’examen médical, les dossiers de procédure judiciaire et les notes des médecins publiées dans des revues médicales sont riches de cas où le médecin n’a pas respecté le consentement de la patiente.
Dans les années 1820-1830, on pense aussi à lire le corps des victimes à l’aune de celui de leurs violeurs, pour comparer leurs organes génitaux, alors que triomphe le dogme du dimorphisme sexuel. Mais cette innovation médicale est finalement peu appliquée. Dans les années 1850 en revanche la pratique médicale visant à observer des blessures physiques autres que des déflorations se généralise. Après les déchirures et les lésions, on est aussi attentif à la laxité et la relativité de la membrane hymen, puis aux irritations, déformations et inflammations de la vulve, aux traces et aux odeurs de sperme et de sang. En 1856 Adolphe Toulmouche est le premier à établir une liste des indices de viol autres que les blessures aux organes génitaux, en insistant sur l’observation des cuisses, et des poignets, pour guetter les contusions, les ecchymoses, les blessures. En 1857 Ambroise Tardieu publie la célèbre Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs. Mais l’ensemble de ces traces de viol disparaissent en quelques jours. Cette diversification des indices du viol ne permet pas une meilleure reconnaissance judiciaire des victimes. À l’inverse même, la diversification des indices potentiels augmente la suspicion dont les victimes font de plus en plus l’objet. Pour éviter que la victime ne piège le médecin, le docteur Louis Pénard songe même à les examiner à l’improviste, chez elles. La médicalisation du viol pousse les médecins à raffiner leurs observations, à guetter des indices de plus en plus précis pour être de plus en plus fiables. La rareté des viols reconnus médicalement traduit une misogynie certaine mais aussi une volonté d’expertise grandissante. Par exemple, alors que dans le premier XIXe siècle une odeur de sperme suffisait au médecin pour lui faire suspecter la violence sexuelle subie, il faut ensuite pouvoir repérer précisément des spermatozoïdes entiers pour attester de la même violence. Les procédés d’exploration (toucher vaginal, toucher rectal, hystérométrie puis examen au spéculum) deviennent plus délicats dans les années 1890, alors que les médecins craignent que de fausses victimes de viol ne viennent les consulter pour provoquer des avortements.
Le dernier quart du XIXe siècle est marqué par un fort raidissement médical, alors qu’explose le nombre de victimes, plaignantes et patientes. La statistique judiciaire depuis 1827 montre que toutes les violences sexuelles augmentent sensiblement, mais les médecins tiennent un autre discours. Le 26 octobre 1880, Alfred Fournier, dans un discours à l’Académie de médecine, théorise le mensonge des victimes de viol comme quasi-systématique. Ne pas croire une personne qui se dirait victime doit devenir un principe scientifique, encore plus qu’une posture de médecin. La Belle Époque est hantée par la crainte de fausses victimes de viol. A partir des années 1880, on sépare l’examen médical de l’interrogatoire, pour mieux débusquer le mensonge. La décennie 1880 est aussi celle de la vulgarisation de l’hystérique simulatrice et menteuse. Le discours d’Alfred Fournier a des répercussions pratiques dans les travaux d’Auguste Motet sur les faux témoignages des enfants devant la justice (1887), et de Louis Thoinot sur les faux attentats par mensonges de l’enfant (1898). La médicalisation des victimes de viol au XIXe siècle contribue à la fabrique d’une nouvelle maladie, la mythomanie, qui apparaît chez Ernest Dupré en 1905. Au début du XXe siècle, même les médecins les plus compatissants envers les victimes, comme Alexandre Lacassagne, sont tout de même persuadés que la plupart des personnes qui déclarent avoir été violées sont des simulatrices.
La médicalisation du viol contribue durablement à la dévalorisation de la parole des victimes de viol dans la sphère publique. Mais, dans la vie privée, ce même phénomène permet à des parents – surtout des mères – de davantage reconnaître chez leurs enfants les signes des violences sexuelles subies (rougeurs, écoulements vulvaires, maigreurs inexpliquées, pâleurs et anémies, etc.), à partir des années 1920.
Références :
Pauline Mortas, Une rose épineuse. La défloration au XIXe siècle en France, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2017.
Georges Vigarello, Histoire du viol (XVIe-XXe siècles), Paris, Seuil, 1998.
Pour citer cet article : Mathilde Castanié, "Victime de viol", dans H. Guillemain, DicoPolHiS, 2024.