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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Xénophobie médicale

Manifestation xénophobe d'étudiants parisiens, photographie, auteur anonyme, Paris, vers 1935, © Collection Roger-Viollet.

Les replis identitaires dans la médecine française apparaissent bien avant la Seconde Guerre Mondiale.

 

   Le premier Ordre des médecins est créé le 7 octobre 1940 par le Gouvernement de Vichy, précédé par l’exigence de la nationalité française à titre originaire pour exercer la médecine le 16 aout 1940. L’éviction d’une partie des médecins étrangers en France n’est pas uniquement une conséquence de l’Occupation ; au sein des corporations médicales, le sujet existe bien avant les deux guerres mondiales.

 

   La xénophobie dans le milieu médical se remarque à la fin du XIXe siècle. Avant cela, les regroupements des professions médicales ne considèrent pas la concurrence étrangère comme une préoccupation majeure. Ils sont d’abord investis d’une nécessité de border les pratiques qui sont variées ( homéopathes, allopathes, vitalistes, humoristes, matérialistes et spiritualistes ). Sous le Premier Empire, et avec le Code Napoléon, le  milieu médical tend à se structurer avec une normalisation de l’enseignement qui va unifier les pratiques autour de valeurs communes, à l’exemple du secret médical. Un conseil de discipline est envisagé en 1845 et des comités d’hygiène sont créés en 1848. À ce moment, la médecine française lutte surtout pour une protection, une moralisation, une dignité professionnelle et une lutte contre les pratiques illégales , même si on retrouve déjà l’idée de faire passer des diplômes français aux praticiens étrangers.

 

   Cinq ans plus tard, un événement vient influencer les revendications corporatistes, qui prennent une tournure xénophobe à la fin du siècle : En 1853, le gouvernement français envoie le Dr Charles Davila pour organiser la médecine en Valachie, principauté historique qui s’unit avec la Moldavie en 1859 et devient la Roumanie d’aujourd’hui. A partir de 1857, les étudiants en médecine roumains peuvent soutenir leur thèse en France après trois années d’étude dans leur pays.

 

   À ce moment-là, ces étudiants qui se comptent en quelques dizaines retournent presque tous dans leur pays à l’issue de leurs études. L’arrivée et le retour d’étudiants étrangers sont d’ailleurs une contribution au rayonnement de la France car ils portent avec eux une langue, une philosophie et une médecine dans l’Est de l’Europe. Mais le statut de certains étudiants roumains complique ces retours car la première Constitution roumaine de 1866 ne reconnaît pas comme citoyen la communauté juive. Les étudiants juifs qui ont quitté la Roumanie pour étudier la médecine en France ne peuvent plus pratiquer à leur retour, et certains restent en France pour vivre de leur nouveau métier. Il ne sont cependant pas assez nombreux pour combler le déficit de médecin à la fin du siècle : les médecins exerçant en France sont 17 000 en 1866 mais baissent à 15 000 en 1896. Les difficultés économiques du milieu du siècle, le découragement suscité par l' « encombrement », les mesures de malthusianisme médical adoptées par le ministère de l'Instruction publique, les conséquences de la concurrence illégale expliquent aisément que les effectifs médicaux français se soient réduits. Cette baisse du nombre de médecins est aussi voulue par une partie du corps médical qui défend une meilleure rémunération, c’est-à-dire une augmentation du nombre de malade par praticien.

 

   En 1897, un doctorat d’Etat et un doctorat d’Université sont créés, l’un nécessitant le baccalauréat français et la nationalité pour exercer, l’autre permettant la soutenance d’une thèse sans nationalité française ni baccalauréat français, mais n’autorisant pas l’exercice sur le territoire. Ces mesures sont à mettre en lien avec le climat raciste qui s’installe bien avant les guerres.

 

Sous l’influence de Charles Maurras et de l’Action Française, tout un lexique va se répandre au début du XXème siècle dans les rédactions des presses et chez ses lecteurs : « Invasion de métèques », « métèques de toutes races et de toutes couleurs », « une foule bariolée, barbare et suspecte, horde de Huns venus de ces provinces d’Europe orientale que la guerre a fait changer de maître ». Le nombre de médecins augmente et nourrit cette image de pléthore, qui est un étendard idéologique se basant sur une réalité numérique. On passe de 16 815 en 1900 à 27 500 en 1928. A Paris, le pourcentage d’étudiants en médecine de nationalité étrangère est de 11 % en 1920 ; il est passé à 36 % en 1930. Les facteurs de l’augmentation des diplômés sont nombreux [l’orientation des enfants de fonctionnaires vers la carrière médicale, l’engagement féminin dans les professions (un quart des effectifs étudiants), la gratuité des études secondaires] mais la presse retient surtout la sur-proportion d’étrangers pour expliquer la « pléthore médicale ».

 

   Dans ce contexte, une limitation du « privilège roumain » en 1933 avec la loi Armbruster impose d'être titulaire du diplôme français et d'être de nationalité française ou d’être ressortissant d'un protectorat français pour pratiquer. Dans une atmosphère de tension entre l’extrême droite française et le gouvernement Daladier en février 1934, des manifestations xénophobes étudiantes explosent suivies d’une grève des étudiants de médecine en 1935. Cette agitation précède la promulgation de la loi Cousin-Nast qui complète la loi Armbruster en restreignant davantage d’accès à la pratique de la médecine pour les femmes, les étrangers ou les personnes naturalisées.

 

   En 1935, la médecine française – celle de Paris, de ses étudiants et de ses syndicats – s’organise pour compliquer l’accès aux études et à la pratique médicale des étrangers. Cinq ans avant le Régime de Vichy, les corporations médicales sont traversées par des revendications d’extrême-droite. Cinq ans avant la guerre, un climat antisémite et xénophobe imprègne le milieu médical. En 1940, le général Pétain met en place des mesures qui répondent aux attentes d’une partie du corps médical : le jour même de la création de l’Ordre, la nationalité française est retirée aux Juifs d’Algérie.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Femmes médecins

Eva Diaz - Le Mans Université

Références :

Pierre Guillaume, Le rôle social du médecin depuis deux siècles, 1800-1945, Paris, Association pour l’étude de l’histoire de la sécurité sociale, 1996. 

Henri Nahum, La médecine française et les Juifs, 1930-1945, Paris, Éditions l’Harmattan, 2006.

 

Pour citer cet article : Eva Diaz, "Xénophobie médicale" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.