Carte extraite du livret de présentation d’Ad Lucem (p. 12-13), définissant les rôles et lieux d’intervention des laïcs missionnaires. Ce document, produit sous la présidence du cardinal Liénard et la direction de L.P. Aujoulat, vise à relancer le recrutement à une période de déclin de l’association. Il évoque notamment la fondation de l’hôpital d’Efok.
La médecine humanitaire après la Première Guerre mondiale est exercée dans les colonies en particulier en Afrique par des médecins militaires coloniaux mais aussi des médecins missionnaires laïques qui s’engagent à mettre en place des structures de soins pour la population dans un cadre apostolique.
Développer économiquement les colonies nécessitait de lutter contre des pathologies endémiques. C’est le cas de la maladie du sommeil ou trypanosomiase au Cameroun contre laquelle le Docteur Eugène Jamot médecin militaire et colonial a mené une lutte acharnée en organisant un service spécialement consacré à la maladie avec le soutien financier de l’état français et d’acteurs comme la firme Rhône-Poulenc . Il a collaboré avec les missionnaires catholiques entre autres le père Goarnisson lui-même médecin, en Haute Volta en 1931, qui prend alors en charge la formation d’infirmiers.
La missiologie (discipline chrétienne portant sur la dimension de mission, c’est-à-dire le fait d’être envoyé pour porter la parole de Dieu) catholique après la Deuxième Guerre mondiale s’engage dans une action collective qui associe prêtres et laïcs dans une même volonté missionnaire. L’association Ad Lucem représentative de ce mouvement est créée en 1931 par sept étudiants en médecine de la faculté catholique de Lille avec l’aide de leur aumônier l’Abbé Prévost ( AD-LUCEM-livret-présentation-complet.pdf). Cette structure associative a pour objectif de réunir et encadrer de jeunes intellectuels souhaitant concilier exercice professionnel et engagement catholique dans les colonies. Leur conception novatrice de la Mission, permet d’après eux, de développer catholicisme et évangélisation dans une démarche respectant les cultures indigènes. Le rôle médical du missionnaire laïque catholique devient primordial : il s’agit de donner l’exemple par le mode de vie catholique exercé, et d’offrir aux populations un lieu de soins et de vie respectueux de leur environnement et culture.
Ad Lucem a servi de tremplin social et politique à certains : par exemple le Docteur Louis Paul Aujoulat un de ses fondateurs, qui en 1936 installe un hôpital à Efok au Cameroun, territoire d’enjeux, ancienne colonie allemande sous mandat de la Société des Nations, dans un contexte de lutte de pouvoir entre les nations colonisatrices (France et Angleterre), et d’influences entre les différentes confessions religieuses.
En 1945, L. P. Aujoulat, médecin missionnaire laïque au Cameroun s’appuyant sur les réseaux du missionnariat médical devient une figure politique. Il est élu député de 1946 à 1956[H14] en continu pour le Cameroun, tout d’abord à la Première et Seconde Assemblée Nationale Constituante en juin puis novembre 1946, puis à la première législature de la quatrième république de Novembre 1946 à Juillet 1951, et à la seconde législature de Juin 1951 à Décembre 1955. Ses succès électoraux et son assise médico-associative assurent une dimension nationale avec l’exercice de fonctions ministérielles à Louis-Paul Aujoulat sous la quatrième république (en 1954 comme ministre de la Santé publique et de la population). Il peut ainsi mettre l’action étatique au service de ses projets. Créant un parti politique camerounais en 1949 le Bloc Démocratique Camerounais (BDC), il lance la carrière d’hommes politiques camerounais et joue un rôle important dans le système de coopération médicale qui renforce la présence française en Afrique après les indépendances.
Il abandonne la vie parlementaire après son échec aux élections de 1956 et devient expert international en santé publique à l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).
En 1945, il aide le Cardinal Liénart à reprendre en main la gestion d’Ad Lucem[et ainsi retirer à l’Abbé Prévost la gestion de l’association, ce dernier voulant prioriser l’évangélisation des populations. Le Dr Aujoulat devient alors directeur de l’association et le cardinal Président. Tous deux redonnent un nouveau dynamisme à l’association après une première période de tension. Toutefois, elle vit d’autres contestations internes à partir de 1950 qui traduisent l’évolution du concept même de Mission et de la place des laïcs dans la société coloniale. Ces derniers veulent donner priorité à l’action sociale et non à l’évangélisation.
L’association portée par L.P.Aujoulat change de nom, et devient « Association catholique de Coopération internationale », ce qui traduit un engagement dans l’action sociale, mais elle reste fidèle à sa vocation de départ et sa mission principale et spirituelle, ce qui entraîne la désaffection de ses membres , et son déclin.
Certains de ses membres vont la quitter à partir de 1956 pour continuer leur action et s’engager dans d’autres organisations telles les Organisations Non Gouvernementales (ONG) créées en 1946 dans l’article 71 de la Charte de l’Organisation des Nations Unies (ONU), dont l’objectif est d’aider au développement humanitaire et à la médecine et non aux besoins spirituels des populations ; ce qui n’empêche pas [H29] [OD30] certaines ONG humanitaires d’être et rester confessionnelles.
A partir de la fin des années soixante, certains médecins souhaitent ne plus être que des auxiliaires de projet de développement, mais des décideurs. Ils créent des organisations exclusivement médicales permettant d’intervenir dans des situations de crise ou d’isolement comme Médecins Sans Frontières (MSF) lors de la guerre du Biafra (en 1967-1970 au Nigéria Afrique de l’Ouest.).
Il s’agit d’une médecine de guerre et de catastrophe pratiquée par des civils, donc des laïcs aussi, sans attendre en retour des populations prises en charge par contraste avec les médecins missionnaires qui menaient une mission spirituelle avant tout. Ils se veulent indépendants de tous pouvoirs politiques, tel Bernard Kouchner témoignant de la guerre du Biafra dans Le Nouvel Observateur en 1970 « Un médecin accuse ». Mais peuvent- ils s’extraire des jeux de souveraineté ?
Bernard Kouchner un des fondateurs de MSF est devenu comme le Dr Aujoulat plusieurs fois Ministre de la Santé.
Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Médecine traditionnelle chinoise - Médecine navale - Médecine à distance
Références :
Rony Brauman, La médecine humanitaire, Que sais-je, Presses Universitaires de France, HUMENSIS 1918.
Florence Denis, Entre mission et développement : une expérience de laïcat missionnaire l’association Ad Lucem et le laïcat missionnaire (1945-1957), Le Mouvement Social n°177, Utopie missionnaire, militantisme catholique sous la direction du Dr Pelletier, pp.29-48,1994.
Pour citer cet article : Dominique Osu, "Ad Lucem", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.