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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Médecine navale

A bord du Duquesne, l'infirmerie [personnel médical autour d'un patient] : [photographie de presse] / [Agence Rol].

Les marines de guerre ont très précocement organisé des services de santé spécialisés.

 

   Dans sa thèse de 3ème cycle, soutenue en 1967 et portant sur Les Officiers de Santé de la Marine Française de 1814 à 1835, Jacques Léonard restitue les dynamiques de professionnalisation et de différenciation sociale de ce groupe intermédiaire, à la fois militaire, marin et scientifique. Il offre des analyses novatrices de leur rôle dans l’élaboration et la circulation des savoirs et des pratiques médicales en matière de médecine navale.

 

   Jusqu’aux premiers succès de la bactériologie, la médecine navale est avant tout préventive. Les recommandations, qui varient selon les époques et l’état des connaissances acquises, se rejoignent sur l’objectif d’écarter de l’individu les causes de maladies. Les mesures suggérées concernent d’abord le navire. Il s’agit notamment d’améliorer la circulation de l’air, par exemple en mettant en place une ventilation artificielle. Il est également question de désinfecter les espaces de vie et de travail en utilisant des nettoyants chimiques par exemple à base de chlorure comme dans la marine britannique à la fin du XIXe siècle. 

 

   Les recommandations concernent également la sélection des hommes admis à bord, en particulier elles insistent sur la nécessité de mettre en place des mesures de filtrage au moment d’embarquer avec une visite médicale. Il s’agit encore de garantir des rations d’eau potable ainsi qu’une alimentation suffisante et adaptée. À bord, spécialement lors des longues traversées, il est fortement suggéré d’éviter les excès alimentaires et de consommer de l’alcool ainsi que de maintenir des conditions minimales d’hygiène du corps et des effets personnels.

 

   Jusqu’au tournant du XIXe et du XXe siècle, si la variolisation préventive et la chimioprophylaxie anti-malarienne reposant sur l’administration préventive de sulfate de quinine se développent, les médecins embarqués soignent leurs patients sans connaître les causes de l’essentiel des maladies qu’ils traitent et sans traitement spécifique à leur opposer. L’objectif poursuivi est avant tout de réduire la mortalité. 

 

   Sur les navires, les médecins consultent dans un espace contraint qui s’avère rapidement insuffisant en cas de multiplication des malades à traiter. Ils prescrivent et appliquent des thérapeutiques reposant sur une pharmacopée & des dispositifs (ventouses, sangsues, saignées, setons, cataplasmes…) inspirés par les idées (néo)hippocratiques. À partir du dernier tiers du XIXe siècle les effets cumulés de la révolution pasteurienne, des progrès de l’immunologie et de l’antisepsie, puis plus tard la généralisation des antibiotiques permettent de contenir efficacement les maladies tropicales et infectieuses.

 

   Afin de faire face aux défis médicaux rencontrés, les marines de guerre ont très précocement organisé des services de santé spécialisés. Dès le XVIIIe siècle on constate l’effort conséquent de structuration par la Royal Navy d’une administration responsable des hôpitaux navals, des soins médicaux et du soutien logistique dont ils bénéficient. Elle a été un facteur décisif pendant la Guerre de Sept ans face à la marine française, en particulier en raison du soutien aux innovations médicales ou encore de l’organisation d’un ravitaillement régulier en nourriture fraîche qui a permis de limiter le développement des maladies, en particulier du scorbut. 

 

   La création d’établissement hospitalier à vocation maritime accompagne le développement des services de santé, comme par exemple ce fut le cas du Royal Greenwich Hospital au Royaume Uni ou en France des établissements installés dans les ports arsenaux. C’est dans les ports que les médecins reçoivent leur formation initiale qui se structure très progressivement. En France, elle repose dans un premier temps sur les écoles de médecine navale, fondées au XVIIIe siècle dans les ports-arsenaux de Toulon, de Brest ou encore de Rochefort. Les meilleurs peuvent espérer passer une thèse de doctorat à Paris, Montpellier ou Strasbourg dans une des facultés de médecine. À partir de 1890, l’ouverture de l’école de santé navale à Bordeaux renforce leur spécialisation et met leur formation au diapason de leurs collègues civils. Prenant appui à la fois sur leur inclusion dans le monde universitaire et sur leurs expériences de terrain, ils participent à l’élaboration et à la circulation des savoirs médicaux. Ils sont au XIXe siècle, à l’exemple de Charles Maher à propos de la fièvre jaune, partie prenante du débat entre les théories infectionnistes et contagionnistes. Les travaux d’Amédée Lefèvre à propos du saturnisme reçoivent une large reconnaissance ainsi que son rôle dans les progrès de la médecine du travail. Les médecins de la Marine jouent également un rôle décisif dans l’émergence d’une école française de médecine tropicale et son institutionnalisation : l’école de médecine tropicale du Pharo est fondée à Marseille en 1907. Ils participent pleinement du processus de pasteurisation du pays et de son empire colonial notamment à travers des engagements dans les différents Instituts Pasteur outre-mer. 

 

Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Ventilateur- Le Scorbut

Benoit Pouget - Sciences Po Aix, Mesopolhis

Références

Erica Charters, Disease, War & the imperial state. The welfare of the british armed forces during even Years war, Chicago, Chicago University Press, 2014

Michael A Osborne, The Emergence of tropical medicine in France, Chicago, Chicago University Press, 2014.

 

Pour citer cet article : Benoit Pouget, « Médecine navale », dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.