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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Agnotologie

Robert Proctor, Golden Holocaust: Origins of the Cigarette Catastrophe and the Case for Abolition, 2012.En 1995, l’historien des sciences Robert Proctor forge le terme agnotologie pour désigner un nouveau mode de production d’ignorance dans le champ des sciences. Ce concept peut s’appliquer aux questions de santé. 

 

En 1995, l’historien des sciences américain, Robert Proctor, forge le terme agnotologie (agnotology). Formé par le préfixe grec ἀ- (a), négatif ou privatif, γνῶσις (gnôsis), la connaissance, et λόγος (logos), la parole, le discours, l’agnotologie se conçoit d’une double perspective : à la fois comme « étude de l’ignorance » et « production de cette ignorance ». Ainsi, il existe une agnotologie du point de vue du scientifique, et une autre du point de vue des acteurs industriels. Pour Robert Proctor, l’agnotologie peut se concevoir comme l’antagonisme parfait de l’épistémologie, « l’étude de la connaissance ». Il s’agit aujourd’hui d’une discipline au carrefour de la philosophie, de la sociologie et de l’histoire des sciences. La production, la détention et le contrôle du savoir étant un enjeu de pouvoir, la production de l’ignorance s’ajoute à l’arsenal de certains lobbys. Ainsi, cette fabrication de l’ignorance, qui vise à induire le doute, peut aussi bien être mise au service de produits industriels, mais aussi, de la minimisation ou de la négation de l’action humaine dans la survenue de phénomènes naturels catastrophiques.

 

  En 2010, la publication de l’ouvrage Les marchands de doute, essai académique des historiens des sciences américains Naomi Oreskes et Erik M. Conway, bouleverse la vision humaniste des sciences, soit la progression et la consolidation du savoir. L’essai met en exergue ce que Stéphane Foucart décrit comme le retournement des principes de la démarche scientifique, aux fins de faire obstacle aux savoirs dérangeants. Tabagisme, pluies acides, trou dans la couche d’ozone, réchauffement climatique, pesticides, … autant de préoccupations variées qui touchent l’ensemble de la population d’un territoire, voire qui concernent l’ensemble de l’humanité, sont ainsi étudiés, disséqués, par des acteurs privés qui, pour protéger leurs intérêts, brouillent les pistes, pour induire le doute, et ce, à destination de tous les niveaux de la société, de l’individu aux instances politiques.

 

  La culture de l’ignorance, ou stratégie du doute, est particulièrement pointée par Robert Proctor au sujet des usages de l’industrie américaine du tabac. Usages qu’il dénonce dans son ouvrage Golden Holocaust, paru en France en 2014, mettant au jour la recherche en tant qu’objet que manipule à sa guise l’industrie tabagique, à son seul bénéfice. Que la recherche soit de diversion, d’obstruction, faisant office de leurre, elle n’a qu’un objectif, celui de détourner l’attention du fumeur et de la fumeuse des préoccupations de santé qu’amène la consommation de tabac, afin que cette consommation ne soit pas stoppée, voire qu’elle soit accentuée, et si possible, débutée par de nouveaux consommateurs et nouvelles consommatrices, en les noyant sous les informations. De cette façon, il est malaisé, voire impossible, de remettre en question la légitimité du savoir produit par l’industrie tabagique. Savoir, qui entre directement en concurrence avec la production scientifique académique publique. Dans Golden Holocaust, Robert Proctor en rapporte certaines manifestations. Par exemple, la responsabilité de la pollution intérieure des bureaux fumeurs est détournée sur les défauts de ventilation des lieux clos et les émanations des équipements, sans s’appesantir sur les cigarettes qui y sont fumées.

 

  Lorsque le tabac est scientifiquement impliqué dans le cancer du poumon, au début des années 1950, débute un intense processus de fabrication de l’ignorance de la part de l’industrie tabagique, dont John Hill est la figure marquante. Il ne s’agit pas moins de désorienter le public sur les dangers du tabagisme. Pourquoi limiter sa consommation si le monde scientifique est divisé sur la question de l’innocuité du produit ? L’agnotologie est ainsi utilisée pour camoufler une vérité scientifique – ou des vérités scientifiques. Pour asseoir cette légitimité intellectuelle, l’industrie du tabac se dote d’organismes comme l’Institut du tabac et le Conseil de la recherche sur le tabac.

 

  À la même période, un phénomène similaire s’observe en France avec l’industrie sucrière. En effet, parmi d’autres manifestations, les études médicales du Cédus, le lobby du sucre en France, paraissent a posteriori des allégations lancées contre le saccharose dans la survenue de la carie dentaire, par l’Académie nationale de médecine. Ces études médicales, rédigées par des docteurs en médecine, considèrent la consommation de sucre comme indispensable au bon fonctionnement de l’organisme, oblitérant les désordres de santé reprochés au sucre à cette période. Il s’agit pour l’industrie sucrière d’apporter des éléments supplémentaires en faveur de la consommation du sucre. En effet, plus qu’une simple réfutation des arguments avancés contre le saccharose, il s’agit d’étayer le discours autour du sucre et de la santé, afin d’entretenir le doute autour de cette consommation.

 

  L’agnotologie, en tant que productrice d’ignorance, est ainsi un danger pour la démocratie, dans le sens où elle contrevient au principe de l’information dû à chaque citoyen et citoyenne pour exercer ses droits en libre conscience. En neutralisant les « savoirs inconfortables », les acteurs de la fabrique de l’ignorance agissent pour la préservation de leurs intérêts, qui sont d’ordre économique dans notre système capitaliste, et non pour l’avancée du savoir humain.

 

Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Loi Veil 1976- Lobby -Le Cédus

Amandine Dandel - Temos CNRS

Références :

Colon David, Les maîtres de la manipulation : un siècle de persuasion de masse, Paris, Tallandier, 2023, 365 p.

Oreskes Naomi, Erik N. Conway, Les marchands de doute : ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique, Paris, le Pommier, 2021, 615 p.

 

Pour citer cet article : Amandine Dandel, "Agnotologie", dans H. Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2026.