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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Allaitement

La naturalité de l’allaitement a été mise au service d’une idée politique de la Nation qui s’affirme dans la hiérarchisation explicite des classes et des racesJacques André Millot, L'art d'améliorer et de perfectionner les hommes, au moral comme au physique, 1801, biu santé.La naturalité de l’allaitement a été mise au service d’une idée politique de la Nation qui s’affirme dans la hiérarchisation explicite des classes et des races.

 

   Les médecins se sont intéressés d’abord à la physiologie du lait : comment cette substance était-elle fabriquée dans le corps de la femme ? Considéré pendant longtemps comme du sang cuit et blanchi le lait - d’origine utérine - pouvait aussi causer des maladies aux femmes et aux enfants. Pensé comme un liquide extrêmement puissant, il s’apparente peu jusqu’au XVIIIe siècle à l’image naturelle qu’on lui a conférée depuis.

 

   C’est à cette époque que la médecine et la science s’approprient des enjeux liés à l’allaitement maternel. La personnification de la Nature comme une mère qui allaite est introduite dans les textes de médecine à ce moment. L’allaitement de l’enfant par sa propre mère est présenté comme étant l’assurance morale de l’intégrité du bon fonctionnement de la société : chaque classe sociale resterait ainsi à sa place. Les enfants des élites ne courraient pas le risque d’être élevés par les pauvres. Un nouveau modèle de parentalité et une nouvelle idée de Nation apparaissent dans L’Emile de Rousseau. La corruption des mœurs et l’autonomie des femmes auraient éloigné l’humanité d’une société perdue, proche de la Nature. Autrement dit, la culture - voir le politique - auraient détourné les femmes de leurs fonctions naturelles. 

 

   Les préoccupations des moralistes à propos de la santé des nouveaux-nés s’allient à celles des médecins notamment au sujet des craintes de dépopulation. Pour le médecin Jean-Charles Des Essartz, auteur du Traité de l’éducation corporelle - qui est l’une des sources médicales de L’Emile - c’est précisément la pratique d’envoyer les enfants chez les nourrices qui serait la cause principale de la mortalité infantile, mettant en danger la conservation de l’espèce. Le discours sur la nécessité de l’allaitement maternel du nouveau-né se construit donc au fil du temps, et ce notamment dans les textes de médecine des XVIIIe-XIXe siècles. Ces écrits envisagent cependant une série d’exceptions pour pouvoir prouver la naturalité de l’allaitement. En effet, les femmes allaitantes ne sont pas toutes considérées de la même manière. Les femmes de la campagne seraient meilleures nourrices que celles des villes, celles des classes populaires – qui travaillent – meilleures que celles des classes aisées, qui se laissent aller à l’oisiveté... Les femmes européennes – « plus belles, mais délicates » ne seraient en principe pas de très bonnes nourrices. Considérées supérieures, elles seraient finalement moins aptes au travail de l’allaitement que les femmes d’ailleurs - les colonisées -qui seraient restées proches de la nature, voire du monde animal. Pourtant les médecins affirment aussi qu’il serait préférable que tout l’allaitement soit «maternel» pour garantir la santé des nouveaux-nés. 

 

   Ces contradictions illustrent que la naturalité de l’allaitement dans ces discours médicaux est mise au service d’une idée politique de la Nation qui s’affirme dans la hiérarchisation explicite des classes et des races. Les enfants des classes aisées doivent être élevés et nourris par des corps et des esprits choisis par les médecins... et les autres ? Ces enjeux centrés autour du corps des femmes et le bien être de l’enfant vont par ailleurs aussi envahir par la suite les débats autour de l’allaitement qui se dit « artificiel » et autour de l’industrie du lait « maternisé » au courant du XIXe et XXe siècles. Si l’allaitement par les biberons et le lait d’animaux est bien connu depuis l’antiquité, c’est dans la contemporanéité que les controverses pour ou contre l’allaitement maternel se succèdent nous montrant de quelle manière le lait devient au cours du temps un objet politique.

Francesca Arena - Université de Genève - IEH2

Références :

Yasmina Foehr-Janssens, Veronique Dasen, Irene Maffi, Daniela Solfaroli, Francesca Arena, et al., « Lactation in History. Pour une histoire de l’allaitement maternel. Pratiques, représentations, politiques de l’Antiquité à nos jours », dans Estelle Herrscher & Isabelle Séguy (dir), Premiers cris, premières nourritures, PUP, 2019, p. 317-336.

Yasmina Foehr-Janssens, Daniela Solfaroli Camillocci (dir.), Allaiter. Histoire/s et cultures d'une pratique, études rassemblées par Francesca Arena, Véronique Dasen, Yasmina Foehr-Janssens, Irene Maffi, Daniela Solfaroli Camillocci, Brepols 2020, 2 volumes (à paraître, oct. 2020).

Pour citer cet article : Francesca Arena, "Allaitement", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2020.

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