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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Avis au peuple sur sa santé - Tissot

Avis au peuple sur sa santé du Docteur Tissot (1761)

Le médecin vaudois Samuel Auguste Tissot (1728-1797) rédige cet ouvrage qui est considéré comme un modèle de médecine des pauvres au « siècle des Lumières ». 

 

   Influencé par Morgagni, mais aussi par le « vitalisme » d’un Boissier de Sauvages, Tissot est  un partisan de la médecine clinique, dominée chez lui par un réel néo-hippocratisme. Ces différentes strates conceptuelles se nourrissaient encore de la « médecine des pauvres ».

 

   Exerçant dès 1749 la médecine à Lausanne, Tissot est nommé « médecin des pauvres » en 1751. C’est après dix ans de pratique au contact des déshérités et des paysans, que ce praticien menant en parallèle une carrière de « médecin-écrivain », compose l’Avis au peuple sur sa santé, publié pour la première fois en 1761. 

 

   Cet ouvrage s’insère dans la tradition des livres de médecine des pauvres. Ce genre spécifique s’ancre dans une histoire pluriséculaire qui prend cependant sa forme définitive et son essor véritable au XVIIe siècle. Ces ouvrages sont initialement motivés par la proposition d’une médecine de remèdes (conseils, recettes et modes de préparation) et dans une optique de charité chrétienne. Peu de médecins participaient à leur élaboration. Tout change dès le milieu du siècle suivant, car ils en deviennent les uniques rédacteurs. Mais les buts visés demeurent identiques : toucher le peuple via des intermédiaires dans le but de l’instruire médicalement, de vulgariser un savoir – quand bien même celui-ci n’est que la reformulation d’un savoir traditionnel – afin de le secourir en le détachant du charlatanisme ambiant.

 

   Néanmoins, on peut affirmer qu’un certain nombre de ruptures importantes avec ce courant  s’illustrent au sein de l’Avis au peuple. Elles sont de deux types, touchant à la forme et au fond de l’ouvrage. Le travail de Tissot marque d’abord un tour de force méthodique. Chaque remède préconisé est accompagné d’un numéro présent au sein des paragraphes détaillant cliniquement la maladie intéressant le lecteur ; de même, en fin d’ouvrage, une table des remèdes complétée de notes permet de renvoyer à la maladie : un double niveau inédit de lecture se dégage donc. Ajoutons que Tissot utilise un savant système de renvois inter-paragraphes pour éviter les lourdeurs, ainsi qu’une table des matières commentée, englobant maux, notions, termes scientifiques, présentés via une définition concise et divers « sous-thèmes » connexes (évolution possible, remèdes, etc). Le livre adopte enfin deux types de lecture : suivie (de la préface au chapitre III, dans lesquels se déploie le message de l’ouvrage), et non-suivie (division par maladies) le tout étant encore facilité par le principe d’un argument pour un paragraphe numéroté. Ce souci aigu de rationalisation opère un contraste marqué avec les écrits précédents au sein desquels la classification des maux et remèdes était la plupart du temps anarchique, et sans liens véritables, de même que dénués de tables.

 

   Les historiens s’accordent à dire que Tissot ne brillait pas par la modernité de ses prescriptions – touchant à la défense d’une médecine « douce », d’accompagnement de la nature –, comme de ses analyses causales. La rupture fondamentale de l’ouvrage concernait surtout l’essence même de la motivation de son écriture étayée sur le constat d’une « dépopulation » de l’Europe à contrecarrer. L’optique de la charité s'efface devant un discours aux accents résolument utilitaristes et biopolitiques. S’adressant, par dépit, – du fait du manque de médecin dont il confirmait par ailleurs la primauté –, aux élites « capables » (pasteurs, maîtres d’école, etc), Tissot leur assigne le soin de changer les mentalités via de nouvelles pratiques validées par la raison. Ce discours neuf s’appuie sur une méthode nouvelle : il ne s’agit plus seulement d’instruire, mais d’acculturer par la pédagogie et notamment la prévention (médecine urgentiste). Ce qui fait dire à Alexandre Klein, qu’outre le notable paternalisme de l’Avis, le travail de Tissot participe dans le même temps d’une médecine à finalité émancipatrice : changer les mœurs par la vulgarisation équivalait pour lui à une libération des déterminismes sociaux. Il nous faut donc convenir que l’Avis au peuple présente bien cette ambivalence discursive. 

 

   Le succès de l’ouvrage permet, en tout cas, d’en faire un modèle largement imité ; une introduction à la réflexion future en matière de santé publique générale pour Tissot ; et un tournant dans son activité épistolaire dont l’ouvrage fut, à la fois, le catalyseur et le guide pratique.

 

Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Adrien Proust - Gatti Angelo

Aristide Marc - Le Mans Université

Références :

Samuel Tissot, Avis au Peuple sur sa santé, édition présentée par Daniel Teyssaire et Corinne Verry-Jolivet, Paris, Quai Voltaire, Cité des Sciences et de l’Industrie, 1993.

Alexandre Klein, « La médecine du peuple du Dr Tissot. Éducation, santé et société au Siècle des Lumières », dans Séverine Parayre et alii (dir.), Éducation et santé : des pratiques aux savoirs, Paris, L’Harmattan, 2014, p. 35-58.

Pour citer cet article : Aristide Marc, "Avis au peuple sur sa santé" dans H.Guillemain, DicoPolHiS, 2024.