Premiers stages de formation des infirmiers psychiatriques.
A la fin du 18e siècle des personnels laïcs sont recrutés pour assurer le gardiennage des populations composées de « furieux », de « fous », de « mendiants valides » ou encore de « parasites » que l’Etat plaçait à l’isolement pour des raisons tout autant sécuritaires que morales. Composée d’individus réputés illettrés et brutaux, issus des extractions socialement les plus basses, cette main d’œuvre vint d’abord s’ajouter à l’action des congrégations religieuses, en particulier des sœurs. Elle s’y substituera progressivement à la faveur du mouvement de laïcisation des institutions soignantes engagé pendant la période révolutionnaire et accentué par la suite.
Les débuts de la psychiatrie au 19e siècle furent marqués d’une intention philanthropique portée par des psychiatres aliénistes cherchant à humaniser les conditions d’enfermement. Cette orientation associée au médecin Philippe Pinel lui aurait en fait été largement inspirée par son gardien en chef, Jean-Baptiste Pussin. Considéré comme l’ancêtre des infirmiers en psychiatrie, celui-ci serait à l’origine du geste fondateur par lequel le soignant libère les aliénés de leurs chaînes, geste inspirateur d’une psychiatrie moderne qui remettra en cause les pratiques d’enfermement et d’attachement héritées de la période asilaire.
La figure de Pussin illustre l’existence de savoirs des surveillants issus de la relation avec les aliénés. Pour le psychiatre Georges Daumézon, qui écrit plus d’un siècle après, le travail de l’infirmier en psychiatrie consiste en effet à « savoir vivre avec le malade mental » et à « assumer la vie quotidienne [du] patient qui précisément n’est plus assumée par les siens et la société ». Endosser cette vie quotidienne a longtemps impliqué de vivre à l’asile de façon permanente, de prendre en charge des personnes sujettes à des troubles psychiques internées, ce qui veut dire leur prodiguer des soins tout en exerçant sur elles une restriction de liberté. Il s’agissait alors d’assumer un travail de tous les instants dans un contexte où les gestes et le langage sont marqués par l’incertitude, souvent la violence et, pour ce faire, de se tenir à une discipline stricte établie par l’autorité médicale.
Travailler comme infirmier dans un asile d’aliénés ne relève pas de la vocation. Au début du 20e siècle, le recrutement se fait le plus souvent dans le cercle familial, parmi les veuves de guerre, les personnels issus d'autres asiles, voire parmi les anciens malades. Cet emploi est généralement assuré par des hommes disposant d’un très faible niveau de qualification ou formés à d’autres corps de métiers, souvent ouvriers. En 1930, comme une forme de promotion symbolique, les gardiens d’asiles deviennent officiellement des infirmiers des hôpitaux psychiatriques. La loi de 1937 sur les 40 heures entraîne un recrutement important d’infirmiers, une « génération 1937 » vivant en dehors de l’asile et construisant un rapport au métier moins communautaire.
La seconde moitié du 20e siècle est marquée par une remise en cause des fonctionnements hérités de l’ordre asilaire. C’est dans cet esprit qu’en 1949 les Ceméa initient des stages adressés aux infirmiers psychiatriques. L’apparition des premiers neuroleptiques en 1952 ouvre par ailleurs la voie à des alternatives à la coercition et aux traitements de « choc ». Les réflexions pour développer une organisation hors des murs de l’hôpital commencent par ailleurs à prendre de l’ampleur.
Les enjeux émergents consistant à limiter l’alitement et la chronicité des soins mais aussi à favoriser la réhabilitation sociale des patients modifie considérablement le cadre et la logique du travail infirmier. Son rôle est l’objet de débats parfois vifs au sein de la communauté médicale. Les rencontres de Sèvres, organisées entre 1957 et 1959 par des psychiatres désaliénistes, mettent en évidence de profonds désaccords autour de la contribution possible des infirmiers à la psychothérapie qui repose de plus en plus sur des pratiques adossées à des références psychologiques, biologiques, mais aussi sociologiques.
Dans ce contexte, le développement de la formation, notamment de 1955 à 1992, contribue à professionnaliser les infirmiers. D’abord peu précise, elle se spécialise en 1973 et se voit rémunérée, ce qui sera déterminant pour l’attractivité du métier. En 1969, les élans associés à la sectorisation donnent lieu à l'émergence d'un modèle juridiquement reconnu, celui des « infirmiers de secteur psychiatrique ». Si ce modèle marque un âge d’or du développement de la profession, son existence juridique sera relativement courte. Dès 1979 , il montrera en effet de premiers signes de déspécialisation de la formation et disparaîtra en 1992, année du décret actant la suppression du diplôme requis pour l’exercer et de la formation y conduisant. Cette réforme majeure affectant la profession a accentué la nécessité pour les infirmiers en psychiatrie de s’organiser afin d’assurer la transmission des savoirs spécifiques au métier, mais aussi de revendiquer leur spécificité au sein des milieux soignants.
Prolonger la lecture dans le dictionnaire : Infirmières - Photographies d'asile
Références :
Julien de Miribel, Expérience et professionnalisation des infirmiers en psychiatrie. Des ficelles au métier, Paris, L’Harmattan, 2020.
J.-L. Gérard, Infirmiers en psychiatrie : nouvelle génération. Une formation en question, Paris, Lamarre, 1993.
Pour citer cet article : Julien de Miribel, "Infirmier en psychiatrie" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Univeristé, 2026.