Mémento opothérapique Byla Insuline Byla , v. 1924-1936.L’insuline, ce « remède miracle » qui sauve des vies depuis plus d’un siècle, reste inaccessible à des millions de personnes.
Saviez-vous que, malgré sa découverte en 1921, l’accès à l’insuline demeure un enjeu mondial de santé publique ? D’abord réservée à une minorité, sa diffusion s’est heurtée à des logiques de marché et à de profondes inégalités.
Au début du XXe siècle, il n’y a pas de traitement efficace existant contre le diabète, il est donc synonyme de mort pour les malades dont la plupart sont atteints du diabète de type 1. Cette forme de diabète, à l’inverse du diabète de type 2, touche très tôt des enfants qui, sans traitement, tombent dans le coma et finissent par décéder d’hypoglycémie ou d’hyperglycémie. En 1921 le biologiste canadien Frederick Banting découvre l’insuline en extrayant une partie du pancréas d’animaux capable de faire baisser la glycémie. Il administre un extrait de pancréas d’un bœuf à un jeune garçon de 13 ans, diabétique, Leonard Thompson, et son taux de glycémie diminue légèrement. C’est la première fois qu’un traitement permet de sauver la vie de patients diabétiques.
Dès 1923, la production d’insuline animale commence à grande échelle, notamment à partir de pancréas de bœuf et de porc. Banting cède à cette même période son brevet pour un dollar symbolique afin de garantir une diffusion large et accessible du traitement. Cependant le laboratoire Connaught auquel il est affilié, chargé de la transposition industrielle de l’insuline, rencontre des difficultés et est contraint de collaborer avec le laboratoire américain Eli Lilly.
Les laboratoires pharmaceutiques, en particulier Eli Lilly aux États-Unis et Novo Nordisk au Danemark, développent rapidement des variantes brevetées. Eli Lilly est de fait le premier laboratoire au monde à produire de l’insuline à partir de pancréas de bœuf et de porc de manière industrielle à partir de 1923. Novo Nordisk est une des premières entreprises en Europe à commercialiser la production d’insuline grâce à August et Marie Krogh qui ont ramené du Canada la technique d’extraction et de purification de l’insuline au Danemark. En France, la production de l’insuline débute par l’initiative du médecin Léon Blum qui a participé à une mission d’études aux Etats-Unis organisée par la Fondation Rockefeller en octobre 1922. Rapidement des laboratoires français spécialisés dans l’opothérapie, méthode de supplantation d’une glande par l’introduction d’extraits d’une glande animale, comme Byla sont autorisés à produire de l’insuline.
Avec la Seconde Guerre mondiale, la production et la distribution de l’insuline se compliquent, l’accès au médicament devient un enjeu stratégique. En France occupée, la rareté des matières premières et la baisse d’activité des abattoirs entraînent une chute de la production et favorise le marché noir, rendant l’insuline inaccessible à de nombreux patients n’ayant pas d’ordonnance ou au prix de risques importants. De fait, l’insuline vendue au marché noir représente des risques notamment sanitaires qui peuvent entrainer la mort. Aux Pays-Bas, la famine de 1944-1945 provoque une hécatombe parmi les diabétiques. Enfin, en Allemagne nazie, la production d’insuline se poursuit sous le contrôle de l’industrie pharmaceutique mais son accès reste restreint et inégalitaire en raison du blocus mis en place par les Alliés.
Face aux pénuries, certaines personnes trouvent des solutions plus artisanales. En Chine, Eva Saxl, une tchécoslovaque diabétique réfugiée à Shanghai, parvient à produire artisanalement de l’insuline à partir de pancréas animaux. En URSS, dès les années 1930, la volonté d’une autosuffisance pousse à la création d’une industrie nationale de production d’insuline, permettant au pays de limiter l’impact des restrictions pendant la guerre.
La fin du conflit marque une intensification de la production industrielle d’insuline. L’amélioration des techniques de purification de l’insuline permet une meilleure efficacité du traitement, mais la dépendance aux grands laboratoires demeure un obstacle à une diffusion élargie. Dans les années 1970 la confrontation entre les laboratoires pharmaceutiques et les systèmes de santé publics est croissante en raison des prix proposés par les entreprises pour un traitement considéré vital. Le prix de l’insuline devient un enjeu majeur, plus encore dans les pays en développement où le coût élevé empêche un accès généralisé au traitement. En 1977, l’Organisation mondiale de la santé inscrit l’insuline sur la liste des médicaments essentiels mais cette reconnaissance ne suffit pas à garantir un accès universel. L’absence de régulation sur les prix laisse encore une grande liberté aux multinationales dont certaines imposent des tarifs prohibitifs notamment en Amérique latine et en Afrique.
Lors de cette période d’intensification de la production, les formes du traitement par insuline se développent. Des poudres et des pommades sont utilisées pour une application cutanée visant à intégrer le corps des malades via les plaies et ulcères générées par le diabète. Un cachet consommable par voie orale est également développé pour lutter contre les formes bénignes de diabète. Le plus répandu reste cependant l’ampoule unidose contenant une poudre et devant être introduite chez le patient par une seringue.
Dans les années 1980, la production s’accélère avec la réussite d’une reproduction artificielle de l’insuline humaine grâce aux techniques de génie génétique. Commercialisée dès 1982 par Eli Lilly sous le nom d’Humulin, elle remplace progressivement l’insuline animale, ce qui permet une production plus standardisée et prévisible. Son coût reste toutefois élevé et la mainmise des laboratoires sur les brevets limite la concurrence, et donc la diffusion de versions génériques. De plus, cette nouvelle insuline reconstituée entraîne des débats éthiques et scientifiques : certains patients développent des réactions allergiques à ces nouvelles formulations et la transition depuis l’insuline d’origine animale ne se fait pas sans résistances.
À partir des années 1980, les innovations technologiques transforment la gestion du diabète alors que le nombre d’adultes diabétiques s’élève à 108 millions de malades. Les premiers lecteurs de glycémie apparaissent et permettent un suivi plus précis des taux de sucre dans le sang. En 1981 la première pompe à insuline programmable et en 1985 le lancement du stylo à insuline simplifient encore l’usage quotidien du médicament et améliore l’accessibilité au traitement. Ces innovations améliorent la qualité de vie des patients et la maniabilité des outils. Cependant ces dernières restent longtemps réservées aux pays développés où les assurances et systèmes de santé prennent en charge ces nouveaux dispositifs.
Ainsi, dans les années 1950, 20 % des personnes présentant un diabète de type 1 mourraient dans les vingt premières années de leur vie, dans les années 1975-1980 moins de 3,5 % des personnes présentant un diabète de type 1 meurent avant leurs 20 ans.
Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Education Thérapeutique-Traitement psychiatrique abusif
Références :
André Frogerais, L'Insuline Histoire de la production en France, 2020.
Christian Boitard, Le diabète : Une histoire de l'insuline, Odile Jacob, « Hors collection », 2022.
Pour citer cet article : Clara Paches, "Insuline", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2026.