DicoPolHiS

Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Le Lait

Buvard scolaire. Années 1950. Coll. Pers.

Le lait est devenu un sujet politique dès qu'il s'est industrialisé. L'exemple des années 1950 est éclairant.

 

   Le lait a longtemps été un simple produit naturel pour nourrir les animaux et les hommes jusqu'au sevrage. Son histoire politique ne commence qu'avec sa commercialisation et sa transformation en produits laitiers. L'accélération de l'une et l'autre s'est faite au moment de la révolution industrielle, c'est-à-dire à partir du XIXe siècle jusqu'à nos jours. Les produits laitiers se sont alors multipliés : crèmes, beurres, laits transformés (pasteurisés, déshydratés, écrémés, vitaminés), fromages et yaourts. On ne dira jamais assez à quel point le processus de pasteurisation, découvert à l'Institut Pasteur, a fait avancer la science, l'hygiène, ... ainsi que l'industrie du lait. En même temps, s'est constituée une puissante filière du lait, depuis les élevages jusqu'aux industries et aux commerces. A l'efflorescence des entreprises s'est substituée une concentration capitalistique autour de grands groupes (celui d’André Besnier en Mayenne à partir des années 1930 par exemple) et de grands magasins. Les producteurs, même groupés en coopératives, se sont soumis à cette dictature industrielle : Nestlé depuis 1880, Lactalis depuis 1950, etc.

 

    Le yaourt est exemplaire de cet processus historique. La fabrication traditionnelle de lait fermenté se perd dans la nuit des temps des peuples nomades. Son utilisation industrielle date, elle, du XXe siècle. En 1921, un Arménien né en 1886 et venu de Constantinople, Deukmedjian Aram, ouvre la première usine à yaourt en France à Montrouge (49 rue Barbès). Quelques années plus tard, un Juif d'origine turque lui aussi, Isaac Carasso, fonde la Société Parisienne de yoghourt Danone : c'est le diminutif du prénom de son fils Daniel. En 1967, l'entreprise fusionne avec le fabricant de fromage frais Gervais et en 1973 avec le groupe BSN de Franck Riboud, géant mondial. Quant à la coopérative de lait Yoplait (1965), elle lance le premier yaourt à boire en 1974.

 

   L'industrialisation des productions a aussi conduit à la fabrication du consommateur. Par le jeu d'une publicité permanente et insistante, le goût s'est trouvé adapté aux produits. Bien plus, l'argument "santé" a sauté à la tête des consommateurs. Boire du lait, c'est retrouver, conserver, augmenter sa santé. Un buvard scolaire des années 50 qui sert d’illustration à cette notice le répète aux enfants en âge de lire les messages publicitaires.

 

   Quant il s'agit de santé publique, l'Etat ne peut rester indifférent. Déjà très présentes en Amérique du Nord avant la Seconde Guerre mondiale, les campagnes de propagande pour la santé par le lait se sont multipliées en Europe après 1945. Il s'agissait alors de redonner consistance aux nations éprouvées par le conflit, en particulier en France. La France, en effet, a connu restrictions, rationnements et pénuries jusqu'en 1949. Sa population, particulièrement sa jeunesse, les fameux "baby boomers", réclame un soin alimentaire  durable. Le lait, aliment qui contient toutes les protéines et nombre de vitamines, peut devenir l'instrument de la reconstruction des corps. La médecine, qui prend une nouvelle orientation vers la prévention, en atteste ces mots du Docteur Jules Renault, médecin honoraire des Hôpitaux de Paris, sur une affiche de 1947 intitulée Pour faire une race forte : "jusqu'à 15 ans, le lait est indispensable pour les enfants. C'est un aliment idéal que chacun doit veiller à donner à ses enfants et à ses adolescents."

 

   Le monde politique entre en action. Pierre Mendès-France va en être le fer de lance. Sur un positionnement très anti-alcoolique, et pour la première fois anti-vin, PMF, à la tête du pays en 1954, retrouve son élan d'avant-guerre quand il était député de l'Eure (l'un des grands départements laitiers) : "à partir du 1er janvier prochain, entrera en application un plan de distribution de lait sucré dans les écoles publiques et privées. Elles seront salutaires pour la santé de nos enfants" et le président du Conseil d'ajouter un argument économico-politique : "et elles aideront à écouler une partie de notre production laitière et sucrière". Au moment où le vin quitte la table de la cantine, un décret porte l'âge maximal de distribution de lait sucré à 12 ans (27 juillet 1956).

 

   Devant le lobby du lait, le pouvoir cède volontiers avec un argument d'ordre sanitaire, inspiré du pouvoir médical. Jusqu'à ce que le corps médical s'inquiète de la progression des allergies et autres problèmes de lactose. Mais les industriels du lait ont d'autres tours dans leurs laitages.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Canicule 1911- Vittel

Didier Nourrisson - Professeur Universitaire (émérite d'histoire contemporaine)

Références

Didier Nourrisson, Du lait et des hommes (Vendémiaire, 2022).

Didier Nourrisson, article "yaourt" in L'épicerie du monde (Fayard, 2022).

 

Pour citer cet article : Didier Nourrisson, "Le Lait", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.