Le cauchemar (Vertige), 1894, estampe (gypsographie), Pierre Roche. Conservée au Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.
La paralysie du sommeil provoque des hallucinations parfois à caractère sexuel et l'immobilité temporaire généralement en position supine, c'est-à-dire sur le dos. Faire l’histoire de cette notion nécessite d’abord un détour par le vocabulaire. La paralysie du sommeil entre dans la signification étymologique du cauchemar, similaire dans plusieurs langues. Tout d’abord avec le terme mar de la même racine que l'allemand mahr et le vieux norrois mara, désignant un être surnaturel qui monte à cheval et le terme cauche, la forme romane du latin calcare, qui signifie “fouler” ou “écraser”.
La représentation de la paralysie du sommeil et sa dénomination changea au cours de l’histoire. En effet, si l’on remonte à la Grèce Antique, la paralysie du sommeil était désignée par le terme Ephialtès qui signifie littéralement “se jeter sur”. Un grand acteur de cette période est Hippocrate qui s’est penché sur les troubles du sommeil d’un point de vue médical en faisant abstraction des explications surnaturelles dans son œuvre Traité des songes. Ainsi, selon lui, l’oppression thoracique et la difficulté respiratoire seraient dues à des problèmes digestifs. Ensuite, au Moyen Âge et à l’époque moderne, on quitte l’approche médicale pour l’approche surnaturelle. De ce fait, on va l’attribuer à l’attaque de démons sous forme d’incubus. Malgré tout, certains personnages se démarquent tel que le moine cistercien du XIIe siècle, Alcher de Clairvaux qui refuse d'associer le cauchemar à des effets surnaturels en se basant sur des écrits antiques notamment ceux de Macrobe. En effet pour lui, la paralysie du sommeil serait due à des “vapeurs somnifères” montant au cerveau, troublant ainsi l’esprit et donnant l’impression d’être oppressé.
Un tournant sur la vision de l’incubus eut lieu au milieu du XVIIe siècle, avec la première publication en 1664 par le médecin néerlandais Isbrand van Diemerbroeck, d’un cas clinique de cauchemar portant sur une femme de 50 ans . Ce cas associe le phénomène à des illusions hypnagogiques, le moment qui précède immédiatement le sommeil. Puis un deuxième tournant important eut lieu en 1815 avec la thèse du médecin Louis Dubosquet, qui fut le premier à remplacer dans un écrit médical le terme incubus par celui de cauchemar. En proposant des traitements, celui-ci rend le cauchemar soignable. Cependant, le terme même de sleep paralysis ne sera employé pour la première fois qu'en 1928 dans l’article The narcolepsies de S.A. K. Wilson remplaçant l’expression nocturne paralysis de Silas Weir Mitchell.
D’un point de vue scientifique, de nombreuses théories et hypothèses existent pour expliquer ce phénomène. On retrouve notamment l’idée que l’environnement qui entoure le dormeur (son, rayon de soleil, partenaire, …) a un effet sur ses nerfs pouvant provoquer des hallucinations selon un abbé du XVIIIe siècle, Richard Jérôme. Il existe également une approche un peu plus médicale connectant la paralysie du sommeil aux problèmes respiratoires de l’individu (bronchite, asthme, …) au travers d’une domination du moi sensoriel (celui qui produit les hallucinations) sur le moi splanchnique (celui qui contrôle les mouvements). C’est notamment ce qu’affirme le médecin Tissié Philippe dans son œuvre Les rêves : physiologie et pathologie (page 63), parue en 1890 dans l’optique d’aborder les rêves sous un angle médical et plus seulement psychologique. Mais il existe également la vision de la psychanalyse, avec notamment Ernest Jones, qui, en liant le concept de cauchemar avec la théorie des rêves de Freud, ne considère pas la paralysie du sommeil comme un simple phénomène incompréhensible mais comme des signes de psychopathologie. Enfin, on peut aussi aborder la théorie du traumatisme de l’enfant. Certaines personnes qui signalent souffrir de paralysie du sommeil les rattachent à des souvenirs d'abus sexuels subis durant l'enfance. Le travail de Mark Pendergrast dans Victims of Memory : Sex Abuse Allegations and Shattered Lives (1996) témoigne de cette approche plus récente.
Ainsi, les personnes atteintes de la paralysie du sommeil peuvent développer des peurs, des angoisses se transformant en terreur et une incompréhension de ce qu’est la réalité. Cette incompréhension peut amener certaines “victimes” à ne pas parler de ce phénomène par crainte d’être mis à l’écart ou par peur d’être pris pour des fous. De ce fait, quand elles ne veulent pas consulter des médecins ou ne sont pas satisfaites de ceux-ci, elles vont consulter des médiums, des représentants religieux, des réseaux sociaux, des forums de discussion, des groupes et ou associations, ou le CIRCEE. Toutefois, l'impact diffère selon les individus. Certains vont finir par rationaliser l’expérience et s’en accommoder. Tandis que pour d'autres, l’angoisse peut devenir permanente en journée et au moment de dormir, ce qui peut causer une insomnie secondaire. Une telle angoisse peut entraîner chez ces personnes l’apparition d’autres troubles notamment sur le plan psychiatrique comme une dépression, un épisode délirant, un trouble anxieux généralisé, voire des idées suicidaires. Ces hallucinations peuvent également amener le patient à consommer des substances toxiques, licites ou illicites.
Progressivement, la paralysie du sommeil fascine et s'inscrit dans la culture, mais demeure toujours un phénomène tiraillé entre explication surnaturelle et scientifique. Aujourd’hui, elle est qualifiée de parasomnie selon la Classification internationale des troubles du sommeil, établie par l'American Academy of Sleep Medicine, mais hors de cette catégorisation médicale, beaucoup croient qu’elle est liée à des causes qui nous dépassent, tel que l’attaque d’êtres maléfiques comme l’Old Hag Attack, l’attaque d’une vieille sorcière durant la nuit, selon les habitants de Terre-Neuve.
Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Pollutions nocturnes - Rêve
Références :
Baratta Alexandre, Weiner Luisa et Halleguen Olivier, 2010. “Le cauchemar : histoire du concept, données cliniques et implications sociétales.” In L'information psychiatrique, 2010/1 Volume 86, p.73-78. DOI : 10.1684/ipe.2010.0578. URL : https://stm.cairn.info/revue-l-information-psychiatrique-2010-1-page-73?lang=fr.
Shelley R Adler, Sleep Paralysis: Night-mares, Nocebos, and the Mind-Body Connection, Illustrated, Rutgers University Press, 2011.
Pour citer cet article : Claudia Raveau, "Paralysie du sommeil" dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHis, Le Mans Université, 2026.