« Turn out the red light. You have it in your city, so turn it out ! », couverture du magazine Judge du 12 janvier 1901, Etats-Unis, HathiTrust .
« Filles de joie » pour les uns, filles de misère pour les autres, les prostituées attirent autant qu’elles révulsent par l’image de débauche et de luxure qui leur est couramment prêtée depuis l’Antiquité. Ainsi, encadrement et interdiction du plus vieux métier du monde s’avèrent un va-et-vient incessant pour les autorités qui, tout en admettant sa valeur sociale, essayent de la réglementer et de la tenir hors de l’espace public. Lupanars antiques et bourdeaux médiévaux constituent des ébauches de tolérance prostitutionnelle. Mais c’est en France, au XIXe siècle, que le réglementarisme hygiéniste aboutit à l’instauration d’un système de contrôle étatique qui se répand partout en Europe, sous l’appellation générique de « système français ».
L’idée des réglementaristes consiste à cloisonner la prostitution dans des établissements hiérarchisés et placés sous l’autorité pleine et entière de l’État. En 1804, le Consulat charge ainsi la préfecture de police de Paris et les municipalités de délivrer des licences de tolérance sous certaines conditions : implantation à l’écart des lieux de culte et d’enseignement, portes et volets clos, entrée signalée par un numéro, enregistrement de chaque fille auprès de la tenancière de bordel et des autorités étatiques. Grâce aux lettres de dénonciation, la préfecture de police et les autorités municipales parachèvent le système en traquant les filles « insoumises », des prostituées clandestines qui s’adonnent au racolage sur la voie publique.
Préférable à l’affaiblissement engendré par la masturbation, le sexe tarifé apparaît aux élites médicales comme un « mal nécessaire », à la croisée de la satisfaction des besoins sexuels - jugés irréprésibles - et de l’apprentissage de la masculinité – la prostitution sert autant à « déniaiser » qu’à inhiber l’homosexualité.
Toutefois, les maisons closes sont des lieux favorables à la circulation des maladies vénériennes, dont la syphilis. Elles font en ce sens l’objet d’une surveillance accrue de la police et, au XXe siècle, de la Brigade des moeurs. En dépit des deux visites médicales mensuelles auxquelles est astreinte chaque fille encartée, cette obsession pour le « péril vénérien » génère un fort sentiment d’aversion pour la « corruptrice », tenue comme unique responsable de la contamination. Ainsi, loin d’être pénalement inquiétés, les clients sont au contraire encouragés à dénoncer leurs partenaires pour que celles-ci soient arrêtées et placées de force à l’hôpital pour y être soignées.
Toutefois, le bordel perd rapidement sa fonction d’« égout du trop-plein séminal » pour laisser place à une véritable économie sexuelle. À l’image des chambres Louis XV, japonaise ou hindoue du 12 rue Chabanais, les maisons les plus luxueuses se parent de décors exotiques qui attirent et attisent les rêves de bourgeois, d’aristocrates, de têtes couronnées et d’ecclésiastiques. Des guides listant les bonnes adresses sont aussi à la disposition des étrangers amateurs de plaisir charnel, comme l’annuaire reirum (1886) ou le guide rose. Par souci d’anonymat et par fantasme, les filles adoptent enfin des rôles définis selon leurs caractères et des surnoms évocateurs, tirés des romans ou opéras en vogue, tels que Carmen, Fantine ou Nana.
En réaction, des associations féministes dénoncent l’enfermement et la pénalisation des femmes vénales, dès le milieu du XIXe siècle. Militante contre les Contagious diseases acts en Angleterre, Joséphine Butler devient le fer de lance du courant abolitionniste. À partir de 1874, elle mène une « croisade » internationale contre la réglementation prostitutionnelle. Sa cause gagne l’Angleterre qui abroge ses lois dès 1886. En parallèle du discours abolitionniste, l’affaire des Petites Anglaises, à partir de 1880, a un retentissement européen qui remet en cause le réglementarisme. Aussi, à la fin du XIXe siècle, la maison de tolérance ne répond plus à la demande sexuelle. Loin du jugement social, les clients vont désormais chercher aventure dans les cabarets, salons et maisons de rendez-vous, plus discrets. Le modèle des maisons closes décline dans la seconde moitié du XIXe siècle : les 200 enseignes de Paris en 1840 tombent à 145 (1870), puis 59, vingt ans plus tard ; à Lille, leur nombre passe de 23 à 6 (1876-1886) ; à Bordeaux, les 80 maisons (1860) ne sont plus que 4 (1911). C’est après la Libération que sonne le glas des maisons de tolérance en France, exception faite des bordels coloniaux, avec la loi Marthe-Richard du 13 avril 1946.
Aujourd’hui, l’Europe dispose de plusieurs modèles juridiques réglementaristes. En France, la prostitution évolue dans un cadre semi-légal, depuis que la loi d’avril 2016 a transféré la responsabilité pénale des prostituées, reconnues comme « victimes de la prostitution », aux clients.
Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Tardieu-Mauresque
Références :
Brigitte Rochelandet, Histoire de la prostitution : du Moyen Age au XXe siècle, Cabedita, 2007.
Corbin Alain, Les filles de noce : Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle, Flammarion, 2010.
Pour citer cet article : Mael Paulin, "Règlementarisme", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.