Un apothicaire préparant publiquement la thériaque sous la supervision d’un physicien, 15ème siècle, gravure sur bois, 14x15cm.
En 2006, l’entreprise Seasilver USA était condamnée par un tribunal américain à payer 120$ millions pour publicité mensongère sur le complément alimentaire qu’elle vendait, un remède censé soigner pas moins de 650 maladies, dont le cancer et le sida. L’affaire mettait en évidence l’existence permanente de panacées. La résistance de la médecine moderne et, plus généralement de la société, à ces panacées, remonte aux tournants des 18 et 19ème siècles. La Thériaque, une des premières d’entre elles est un objet au travers duquel on peut observer l’opposition graduelle entre les conceptions anciennes des remèdes héritées d’Hippocrate et l’émergence des standards de la médecine moderne.
Le mot thériaque vient du Grec ancien thēr (θήρ), « animal, bête sauvage ». Il traduit là son origine même : pour la première fois mentionnée au IIème siècle av. J.-C. sous Mithridate VI, roi du Pont, ce remède miraculeux ne guérit pas seulement des poisons et des venins mais aussi bien les maux d’estomacs, l’asthme et les convulsions. Au fil des siècles, la recette de la Thériaque est empruntée et améliorée par les savants. Ainsi d’Andromaque à Galien, la Thériaque passe de 36 à 70 ingrédients végétaux, minéraux et animaux. On y retrouve souvent l’opium et de la chair sèche de vipère, le vin et le miel et même parfois des rognons de castors. Les vagues de redécouvertes de la Thériaque, dont la plus célèbre reste la « Thériaque d’Andromaque », par les sociétés médiévales, d’Orient d’abord au 10ème puis d’Europe occidentale à la Renaissance, modifient progressivement la recette de la panacée et les maladies qu’elle soigne. Au 14ème siècle, celui de la Peste noire, on prête à ce médicament les vertus les plus miraculeuses.
Cette explosion en popularité s’accompagne parallèlement de maladroites substitutions d’ingrédients pour d’inefficaces succédanés, ou bien, plus inévitablement encore, de copies et contrefaçons. Ainsi, le petit peuple se sert plutôt de thériaque végétales, tandis que les familles royales préfèrent la Grande Thériaque aux composés complexes. Tous espèrent que la maladie saura trouver dans ce mélange le bon remède. Les thériaqueurs étaient la source d’approvisionnement parfaite en poisons, elle devint donc un des premiers remèdes à faire évoluer le cadre médico-légal. En 1536, un arrêt du Parlement de Paris impose aux apothicaires de faire vérifier leur préparation publique par les prieurs et médecins de la Ville. On pourrait voir dans cette exigence de transparence les prémisses des standards de la médecine moderne quant à la qualité des médicaments vendus sur le marché.
Le médicament s’inscrit également, au 18ème, dans une coopérative de manufacture de la thériaque - la Société de la Thériaque - qui finit par se dissoudre en 1793 suite à la Révolution et à l’inflation. Cette dissolution amorce le lent abandon de la Thériaque dans la société Française. Déjà Pline l’Ancien au Ier siècle ap. J.-C. parlait de « préparation imaginée pour le luxe » ; dix-sept siècles plus tard, Fourcroy parle du « mélange et la confusion des médicaments » comme un des « plus grands obstacles que la médecine ait à surmonter pour son avancement. »
Or la médecine moderne se refusait de plus en plus à ces mélanges ; à chaque syndrome spécifique devait correspondre sa substance active, chaque maladie son traitement ciblé. En 1808, déjà, lorsque la thériaque est tant bien que mal admise dans la pharmacopée nationale française, c’est sous le nom très révélateur d’Electuarium Opiatum Polypharmacum : on attribue donc son effet guérisseur à l’opium qu’elle contient, une substance alors très à la mode. Le manque de preuves scientifiques pour soutenir son efficacité alimente les critiques. L’arrivée du médicament chimique de synthèse met définitivement fin à la Thériaque.
En ayant poussé à la création de premières législations autour de sa composition et de sa distribution, définissant l’éthique de transparence de la fabrication de médicaments et en mettant en relief l’arrivée de nouvelles conceptions médicales et chimique, la Thériaque s’impose comme un prisme intéressant par lequel observer les progrès politiques et sociaux de la médecine moderne. Le Dr Henri Leclerc, disait en 1924 : « L’étrangeté de leur architecture n’est pas sans rappeler les sculptures bizarres des cathédrales ; la disparition de ces drogues vénérables attriste autant que la disparition des vieux bâtiments de Paris. »
Prolonger la lecture : Boite à remèdes - Vin de quinquina
Références :
Bruno Bonnemain, « La thériaque à l’époque moderne (du XVIIe au XXe siècle) », Revue d'histoire de la pharmacie, vol. 97e année, no 367, 2010, p. 301-310.
Alex Berman, “The persistence of Theriac in France”, in Pharmacy in History, 1970, Vol. 12, p. 5-12.
Pour citer cet article : Johanne Perigois, "Thériaque" dans H. Guillemain, DicoPolHiS, Le Mans Université, 2024.