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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Acupuncture révolutionnaire

Une délégation des Black Panthers en visite en Chine en 1972.

Dans les années 1970, les Blacks Panthers, les Young Lords et d’autres révolutionnaires sont à l’origine du premier programme de désintoxication par acupuncture aux États-Unis.

 

   Le protocole NADA pour National Acupuncture Detoxification Association, est utilisé partout dans le monde dans les programmes de gestion des addictions. C’est une technique d’acupuncture auriculaire qui consiste à stimuler cinq points sur chaque oreille pendant 30 à 45 minutes. Les séances peuvent se dérouler en groupe ou en séance individuelle. Chose peu connue : ce sont des activistes afro-américains et latinos des années 1970 qui sont à l’origine de ce protocole et plus particulièrement deux groupes révolutionnaires : le Black Panther Party et les Young Lords qui sont des activistes anticolonialistes portoricains.

 

   L’activisme pour la santé est un aspect méconnu des Black Panthers et des Young Lords. Ces groupes ont investi le champ de la santé et développé des centres de santé gratuits, les PFMC : people free medical clinics. Ils ont également organisé des actions de dépistage de maladies à forte prévalence chez les communautés noires et latino, comme la drépanocytose, la tuberculose et le saturnisme, tout en luttant contre le racisme dans la recherche et les pratiques biomédicales. Les activistes font du porte à porte, pratiquent des prélèvements sanguins ou urinaires à domicile et ont même réquisitionné en 1970 un camion équipé d’une unité de radiographie pulmonaire à la mairie de New York pour faire des dépistages de la tuberculose au plus près des populations touchées. 

 

   Ils ont donc également développé des pratiques médicales alternatives comme l’acupuncture pour le traitement des addictions à l’héroïne. En juillet 1971, le reporter américain James Reston relate en une du New York Times son expérience de l’acupuncture en Chine qui l’a aidé à soulager sa douleur post-opératoire. Un an plus tard, le voyage du président Richard Nixon en Chine fait davantage connaître l’acupuncture au public américain. En effet, bien que l’acupuncture ait été introduite aux États-Unis au cours du XIXe siècle, il faut surtout attendre les années 1970 pour qu’elle suscite l’intérêt du grand public et des autorités médicales. Le récit officiel oublie toutefois de mentionner le séjour en Chine en mars 1972 d’une délégation composée de membres des Black Panthers et d’autres militants radicaux. Ces activistes ont été fortement influencés par les médecins aux pieds-nus et ont découvert au cours de leur séjour les larges indications de l’acupuncture qu’ils utilisent à leur retour aux États-Unis auprès des populations racisées et défavorisées. En suivant leurs traces il est possible d’écrire une autre histoire de l’acupuncture autour des mouvements radicaux de santé, à l’intersection de la race et de la classe.

 

   Ces groupes révolutionnaires ont été pionniers dans le traitement des addictions au moment où les États-Unis connaissaient leur deuxième épidémie d’opioïdes entre la fin des années 1960 et la fin des années 1970 . En effet, l'héroïne faisait des ravages particulièrement auprès des jeunes hommes afro-américains et hispaniques dans les quartiers défavorisés des grandes villes comme le South Bronx à New York. Les activistes ne se contentaient pas d’aborder la question des addictions du point de vue individuel et chimique en remplaçant une drogue par une autre, l'héroïne par la méthadone, mais ils tenaient compte de l’aspect politique, socio-économique, racial et colonial à l’origine de ces addictions. Ils ont combiné santé communautaire et radicalisme politique en créant le premier programme de désintoxication par acupuncture aux États-Unis : le people’s drug program qui deviendra le lincoln detox program.

 

   L’hôpital Lincoln situé dans le Bronx, quartier pauvre de New York, était surnommé dans les années 1970 la « boucherie du South Bronx ». En effet, cet hôpital était vétuste, insalubre, sous-équipé et manquait de personnel. Il accueillait principalement une population pauvre afro-américaine et portoricaine. Des activistes membres des Young Lords, des Black Panthers ainsi que des membres du HRUM, Health Revolutionary Unity Movement, un syndicat révolutionnaire de travailleurs de la santé afro-américains et portoricains, occupent le 10 novembre 1970 le sixième étage de l’hôpital Lincoln. Même s’ils sont rapidement délogés par la police, ils réussissent à obtenir l’exploitation d’un espace au sein de l’hôpital pour développer leur programme contre les addictions aux drogues, The people’s program, un espace qui deviendra le Lincoln people detox center.  

 

   L’alliance entre activistes et professionnels de santé radicaux a permis de croiser différents savoirs et la création du  lincoln detox program. Alors que la méthadone était le traitement standard des addictions avec une approche individuelle des addictions, ce programme avait une approche plus globale et plus politisée. Il proposait l’acupuncture comme alternative à la méthadone et offrait surtout un espace de politisation et de développement d’une pensée critique sur les addictions. Un pamphlet était distribué à tous les patients The Opium Trail: Heroin and Imperialism qui pointait les liens entre drogue et impérialisme. L’équipe du centre  était composée d’activistes et de professionnels de santé afro-américains, blancs et latinos. Parmi les activistes et thérapeutes figuraient Walter Bosque, Mutulu Shakur, le Dr Richard Taft, Vincente Panama Alba. Certains activistes et anciens toxicomanes fortement influencés par les médecins aux pieds-nus chinois et par l’idéologie du self-help, se sont formés à l’acupuncture et ont formé d’autres activistes un peu partout aux États-Unis. L’acupuncture n’était pas qu’un simple outil thérapeutique mais c’était surtout une méthode radicale d’empouvoirement et de résistance pour des communautés qui exigeaient leur droit à la santé.

 

   En novembre 1978, le maire de New York, Edward Koch, a fermé le Lincoln detox sous prétexte que le centre utilisait des méthodes de traitement douteuses. Après la fermeture du centre, Mutulu Shakur va créer The black acupuncture advisory association of North America (BAANA) qui va former des centaines d’acupuncteurs radicaux aux États-Unis. D’autres membres du centre Lincoln vont créer un autre programme de désintoxication moins politisé : le Lincoln Recovery. En 1985, Michael Smith, le directeur du Lincoln Recovery, formalise le protocole NADA d’acupuncture auriculaire, un protocole efficace et accessible qui sera utilisé partout dans le monde dans l’ignorance parfois de ses origines révolutionnaires.

 

   À l’heure où les États-Unis font face à une grave crise des opioïdes, la troisième de leur histoire, les expériences, les luttes et les réflexions des groupes radicaux des années 1970 peuvent donner à réfléchir, comprendre et affronter la crise actuelle. Le mouvement d’acupuncture révolutionnaire des années 1970 né au Lincoln Detox Center continue d’inspirer une nouvelle génération d’activistes revendiquant être dans la continuité de cette acupuncture qu’ils désignent aujourd’hui par acupuncture communautaire. Les organisations comme la NADA (National Acupuncture Detoxification Association) et la POCA (People's Organization of Community Acupuncture) proposent une acupuncture communautaire accessible aux groupes les plus défavorisés un peu partout aux États-Unis. Les demandes et les revendications formulées par les révolutionnaires des années 1970 sont toujours d’actualité dans une Amérique au système de santé en crise.

 

Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Acupuncture- Médecine traditionnelle chinoise

Ikrame Moucharik - Master études sur le genre - Université d'Angers

Références

Eana Meng, “Use of acupuncture by 1970s revolutionaries of color : the south Bronx “Toolkit care” concept”, Am J Public Health. mai 2021, 111(5)

Alondra Nelson, Body and Soul: The Black Panther Party and the Fight against Medical Discrimination, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2011.

 

Pour citer cet article : Ikrame Moucharik, "Acupuncture révolutionnaire", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2025.