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Dictionnaire Politique d'Histoire de la Santé

Crétins des Alpes

Le crétinisme est un trouble qui se caractérise par des difformités physiques et une arriération mentale.Hypothyroïdie congénitale, gravure de Franz Sartori, Vienne, 1819 - Photographie de Hubertl.
   Le crétinisme est un trouble qui se caractérise par des difformités physiques et une arriération mentale.

   Le terme Crétin apparaît en 1835 dans la sixième édition du Dictionnaire de l’académie française. Le crétinisme entraîne des troubles de la croissance et des difformités physiques, les crétins souffrent notamment de nanisme. La maladie touche aussi les facultés de l’esprit, les personnes qui en sont atteintes sont souvent incapables de parler. Elle est répandue principalement dans les hauteurs des Alpes, en Suisse, en Italie et en France, plus précisément dans les cantons de Berne et de Valais dans l’ouest de la Suisse mais aussi dans les massifs des Aravis et du Mont Blanc. Elle fut aussi observée dans les Pyrénées, les Vosges et même en Angleterre. Si le problème est probablement très ancien, il faut cependant attendre le XIXe siècle pour que les crétins soient sujets de médecine. C’est en 1922 que des médecins suisses mettent en évidence la cause de cette pathologie qui se caractérise par un manque d’iode entraînant le dysfonctionnement de la glande thyroïde.

   En France, avant d’être un enjeu de santé publique, les crétins étaient un enjeu de campagne militaire. En effet, en 1803, Napoléon Ier ouvre une enquête de recensement des crétins dans le but d’agrandir son armée. On en dénombre 3000, soit près de 4% de la population du département du Simplon, ce qui explique les résultats décevants du recrutement militaire puisque les crétins sont inaptes au combat. Cependant Napoléon, après la conquête de l’Égypte, a toujours besoin d’une grande armée pour affronter, deux ans plus tard, le Royaume-Uni et la Russie lors de la troisième guerre de Coalition. Lorsque la Savoie est annexée en 1860 par Napoléon III, les crétins des Alpes deviennent l’enjeu d’une politique d’hygiène publique (à l’image des possédées de Morzine). On observe ici la volonté d’éradiquer cette maladie fréquente au sein d’un territoire qui fait maintenant partie du territoire français. Dans un premier temps, une politique de désenclavement de certaines vallées des Alpes fut établie. Cependant, les crétins des Alpes présents dans ces mêmes vallées paraissent en décalage avec la modernité qui passe notamment par les travaux de construction de routes et de chemins de fer. Dès lors, existe une volonté de mener un combat contre le crétinisme, déjà entrepris depuis le début du XIXe siècle en Suisse. Entre août et septembre 1860, l’empereur rencontre Maximien Parchappe, docteur aliéniste, qui exprime le besoin vital d’instaurer un asile public à Bassens notamment dans le but de sonder les causes du crétinisme afin de le faire disparaître. Ainsi, par décrets impériaux, Napoléon III envoie sur place une unité spéciale, des soldats, des gendarmes, des sous-préfets et des médecins.

   Au XVIIIe siècle, on voit apparaître les premières recherches médicales sur le crétinisme. C’est en 1775 que l’italien Vincenzo Malacarne présente ses observations sur le crétinisme qu’il a obtenues en disséquant deux crânes de crétins. S’ensuivent d’autres recherches notamment avec l’un des pères de l’anatomie pathologique moderne : Rudolf Virchow. En 1850, il découvre le crétinisme et va s’y intéresser. Il dissèque plusieurs cadavres d’enfants crétins morts prématurément. Il découvre l’une des causes du crétinisme : cela viendrait du fait que le système nerveux est comprimé et provoque un myxoedème, une maladie qui entraîne un oedème de la thyroïde. Ces travaux permettent d’expliquer l’arrêt de la croissance et la déformation de leurs crânes. Comme leurs crânes sont petits, on les nomme alors crétins microcéphales. Dans le cas contraire, le cas où crânes sont volumineux, ils sont alors appelés crétins macrocéphales. 

   En 1852, Bernard Niepce introduit la technique d’inhalation froide qui apporte de l’eau sulfureuse et iodée. Cependant, cette technique, ne s’appuyant pas sur les bons dosages, entraînait des empoisonnements. Niepce se fonde sur le travail du médecin genevois Jean-François Coindet qui pratique un traitement à base d’iode chimique sur les enfants. Il est le premier à pointer du doigt le rôle important que joue l’iode sur le bon fonctionnement de la glande thyroïde. Tout au long du XIXe siècle, il y a de nombreuses théories sur les causes du crétinisme. Jean Baptiste Saint Lager recense une quarantaine de théories. Les chercheurs pointent du doigt l’alimentation de ces montagnards ainsi que l’eau de source qui découle de la neige fondue des sommets des Alpes. On cherche donc des vers dans les intestins ou des germes qui répondraient à des théories vermineuses et infectieuses. D’autres théories sont citées comme celle des climats montagneux mais aussi de la consanguinité.  

   À plusieurs reprises, on cherche à recenser les crétins, on se rend compte qu’ils représentent une part importante de la population dans les Hautes Alpes. L’essai d’un médecin militaire parle de 5 à 20% de la population du Briançonnais touchée par la maladie. En France, au milieu du XIXe siècle, on dénombre près de vingt mille crétins globalement répartis dans vingt-quatre départements français, essentiellement près des massifs montagneux.

   Les crétins sont redécouverts par les touristes dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. La population atteinte de crétinisme apparaît dans un premier temps tel un monstre dans la beauté du paysage montagneux puis, dans un second temps, les crétins seront considérés comme faisant partie du décor et du folklore local. Ils sont même représentés sur des cartes postales.



Prolonger la lecture sur le dictionnaire : Infirmes - Aveugles - Surdité et eugénisme 

 

Clémentine Champion - Le Mans Université

Références


Antoine De Baecque, Histoire des crétins des Alpes, Paris, La librairie Vuibert, 2018.

Jean Guibal, Philippe Langenieux-Villard, Que sais-je ? Les 100 mots des Alpes, Paris, Presses Universitaires de France, 2014.


Pour citer cet article :  Clémentine Champion, « Crétins des Alpes », dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHiS, Le Mans Université, 2024. 

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